A Marrakech, de nombreux touristes victimes d'une même arnaque avec un "rendez-vous obligatoire"
Il se prénomme Jean, 81 ans, habite dans le Val-de-Marne et nous servira de fil rouge car des centaines d'autres victimes se sont fait détrousser selon le même modus operandi. Elles sont rassemblées au sein du Collectif de défense des victimes d'arnaques à Marrakech (CDVAM), qui évalue le montant total des fonds spoliés à une vingtaine de millions d'euros depuis une quinzaine d'années. Car les escrocs veillent à ne pas en faire trop à chaque fois, pour ne pas attirer l'attention des autorités : de 7 500 euros subtilisés dans le cas de Jean, jusqu'à 25 000 euros pour un couple de Côte-d'Or. Mais pour ces personnes souvent âgées, c'est la petite réserve censée agrémenter la retraite qui s'envole.
Cela commence par d'hameçonnage au téléphone, du genre "Vous avez été tiré au sort pour bénéficier d'une promotion" : 500 euros la semaine d'hôtel à Marrakech en demi-pension. Jean règle ainsi d'avance la somme en janvier 2025 puis n'a vu rien venir pendant des mois. Il porte plainte au commissariat, livre le numéro de téléphone et le nom de la personne qui s'était présentée au bout du fil, au nom d'une agence à l'intitulé variable selon les gogos appâtés, mais où figure toujours le terme Travel.
L'enquête à ce stade ne mène à rien, car toutes ces lignes téléphoniques sont au nom d'une société israélienne, Kav El International, qui fait profession d'acheter ce qu'on appelle des blocs de numéros à l'Arcep, le gendarme des télécoms, puis de les rétrocéder : l'autorité administrative lui délivre ainsi l'usage des six premiers chiffres d'une ligne téléphonique, au bénéficiaire final de jongler avec les quatre derniers afin d'en multiplier les utilisations.
Première embrouille et litiges à régler
Fin 2025, Jean est relancé par le même canal téléphonique : son séjour est enfin prêt ! Il accepte donc la première semaine de décembre à Marrakech avec son épouse, seule façon de récupérer ses 500 euros. Le contrat précise toutefois : dès l'arrivée à l'aéroport marocain, "rendez-vous obligatoire" avec un représentant de l'agence de voyages pour "présentation des avantages du groupe". En fait, un simple chauffeur de taxi qui les conduit à l'hôtel – pas aussi flamboyant qu'attendu – et sans le cocktail de bienvenue prévu…
L'intermédiaire est surtout là pour leur proposer des excursions en sus. On se met d'accord pour une virée à 500 euros, mais au moment de régler, première embrouille : le tarif n'est finalement pas pour deux, mais par personne… De quoi pourrir le reste du séjour de Jean et son épouse, Marie, qui perdront un temps fou à solliciter en vain la très officielle police touristique du Maroc. Quand, le dernier jour, un homme se disant représentant de la société BGO Conciergerie (d'autres victimes mentionnent cet intitulé) se propose de régler le litige quelques heures avant de reprendre l'avion.
Les voilà donc reçus dans des bureaux : dans l'un, l'homme fait mine de négocier au téléphone avec le taxi devant Jean ; dans l'autre, Marie est prise en main par une femme. Qui lui propose de souscrire à une formule permettant de bénéficier de futurs voyages à prix avantageux. Rien à payer à ce stade, mais la pseudo-agente dit juste avoir besoin d'effectuer une "vérification de solvabilité". Marie ouvre son application bancaire et commet l'erreur de lui donner son téléphone : avec le nouveau système Wero permettant de simplifier les virements bancaires, l'opération s'effectue désormais en trente secondes : un simple numéro de téléphone suffit à désigner un nouveau bénéficiaire, de lui virer des fonds et le tour est joué. L'heure qui tourne avec l'approche du décollage, source de stress, est souvent utilisée dans ce genre de stratagème.
Service minimum de la justice pénale
De retour en France les victimes en série de ces escroqueries en bande organisée se tapent la tête contre des murs. Les banques refusent d'endosser la perte car leurs clients ont "manqué à la préservation des données de sécurité personnalisées". L'Arcep se défausse en disant "ne pas connaître les utilisateurs finaux à qui les attributaires de plusieurs blocs affectent les numéros". Et de renouveler, sans barguigner, en novembre, cinq blocs pour une durée de quarante ans à Kav El. Et, pour sa part, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes décline toute compétence en répondant que s'il s'agit d'une arnaque ourdie à l'avance, cela relèverait alors non pas d'elle mais de la justice pénale.
Cette dernière, pour sa part, semble faire service minimum. Comme en atteste ce classement sans suite prononcé en février par le parquet de Paris. "L'enquête n'a pas permis de retrouver l'auteur, pourtant identifié, des faits dénoncés." Et d'inviter le plaignant à lui fournir tour "élément nouveau". Bref, à effectuer le travail à sa place. Ce que tente de faire le CDVAM : "Nous mettons à jour les photos des personnes, des lieux d'hébergement, des taxis ou des bureaux pour enrichir la base de données."
"Que compte faire l'Etat français pour que cesse ce scandale ?"
Mais seules des commissions rogatoires internationales pourraient pourtant remonter les filières : en Israël, pour que Kav El fournisse les bénéficiaires finaux des lignes douteuses ; au Maroc, pour que la banque Attijariwafa, honorable banque contrôlée à 45 % par la famille royale, par laquelle ont transité nombreux de virements litigieux, donne elle aussi son idée des bénéficiaires finaux. Dans la dernière plainte que Jean est sur le point de déposer, son avocate, Charlotte Patrigeon, envisage d'ajouter l'abus de faiblesse à l'escroquerie en bande organisée, car "les sommes ont été subtilisées suite à des manœuvres et sujétions psychologiques" sur des personnes souvent âgées alors que s'approche dangereusement l'heure du retour en avion. L'argument séduira peut-être enfin la justice française.
Car dès 2022, le député (Agir ensemble) des Français de l'étranger, M'jid El Guerrab, résumait parfaitement l'embrouillamini dans une question au garde des Sceaux : "Tous les ans, des centaines de touristes français en visite à Marrakech sont victimes de fausses agences de voyages qui leur proposent des contrats fallacieux. Malgré de nombreuses plaintes pénales, qui n'aboutissent que rarement, cette situation perdure. Que compte faire l'Etat français pour que cesse ce scandale et que les victimes soient remboursées ?" La dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron puis la non-réélection du député macroniste laisseront la question sans réponse.
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