Nettoyer des excréments à mains nues: la dure vie des Dalits en Inde
En Inde, les Dalits, aussi appelés "Intouchables", nettoient à la main les fosses septiques, malgré l'interdiction nationale édictée en 2013. Rien qu'à Mumbai, on compte encore quelque 40'000 nettoyeurs d'égouts appartenant presque essentiellement à cette caste jugée "impure". En trois ans, 19 décès par accident ont été recensés dans la ville.
Lorsque Vimla Chorotiya a été appelée à l'hôpital, elle ignorait tout de ce qui allait se passer. "Ils m'ont dit que mon mari avait eu un accident. Quand j'ai enfin pu le voir, je me suis effondrée." Son mari, Govind Chorotiya, est mort.
Selon les médecins, il a succombé à l'asphyxie due aux gaz toxiques d'une fosse septique à Mumbai, la métropole économique indienne.
Des accidents mortels qui se reproduisent sans cesse
Govind Chorotiya est décédé en effectuant un travail interdit depuis longtemps en Inde, mais encore très répandu. Cet homme de 36 ans nettoyait à mains nues une fosse septique pleine d’excréments humains. Les accidents mortels sont fréquents lors de ce type de travaux.
Presque tous ceux qui effectuent ce travail sont des Dalits. Autrefois appelés Intouchables, ils se trouvent tout en bas de la hiérarchie rigide du système de castes hindou traditionnel (lire encadré). Ils sont considérés comme impurs. De ce fait, ils sont souvent victimes de discrimination. Le reste de la société les rejette.
Pravin Singh est l'un d'eux. Il a 45 ans, les yeux rougis et cernés, respire bruyamment et tousse sans cesse. Depuis sa jeunesse, il nettoie des fosses septiques à la main. Son père lui a légué ce travail. Ses mains sont couvertes de cicatrices, ses ongles noircis.
Le travail de Pravin Singh consiste à grimper à une échelle jusqu'à cinq mètres de profondeur dans une fosse septique remplie d'eaux usées. Là, il doit gratter à mains nues les excréments, les boues et les déchets solides collés aux parois, puis les remonter dans des seaux. Sa seule protection, explique-t-il, ce sont des sacs en plastique qu'il enfile sur ses mains.
L'alcool, dernier remède contre la puanteur
Pravin Singh sait qu'il pourrait mourir en faisant son travail. L'espérance de vie moyenne dans son domaine est d'environ 40 ans. "J'ai peur là-dessous, je suis seul, c'est très exigu. Ça me stresse. J'ai peur d'étouffer. Mais que faire? Le travail doit être fait." Avant d'entrer dans la fosse, il boit de l'alcool, comme la plupart de ses collègues.
Le Dalit a des clients privés, principalement des sociétés de gestion de grands complexes résidentiels. Ils pourraient utiliser des machines, explique-t-il, mais cela coûterait beaucoup plus cher. Lui-même perçoit 1500 roupies, soit un peu moins de 13 francs suisses, par jour. Une machine coûterait au moins dix fois plus.
Un travail officiellement interdit depuis 13 ans
Bezwada Wilson, 60 ans, est sans doute le militant le plus connu pour la défense des droits des nettoyeurs d'égouts en Inde. Son organisation, Safai Karmachari Andolan, a obtenu l'interdiction nationale de cette pratique devant la Cour suprême il y a 13 ans.
Ses parents et son frère aîné gagnaient également leur vie en nettoyant à la main des latrines dans le sud de l'Inde. Il l'ignora pendant longtemps. Quand Bezwada Wilson apprit la vérité, il voulut se suicider. Mais au terme d'une longue nuit de réflexion, il décida de ne pas mourir et de se battre pour sa caste.
"Nous ne ramassons pas les excréments par choix, mais parce que nous sommes nés dans une caste à laquelle la société a assigné cette profession. C'est un cercle vicieux que nous voulons briser", explique-t-il à SRF. Le système des castes hindoues, vieux de plusieurs siècles, justifie les souffrances des Dalits en prétendant qu'ils doivent être punis pour des actes répréhensibles commis dans des vies antérieures.
Bezwada Wilson œuvre ainsi depuis une quarantaine d'années, à travers des lettres aux hommes politiques, des documentaires vidéo, des manifestations et des actions en justice. Il s'inspire du grand réformateur social et juriste indien Bhimrao Ramji Ambedkar. En tant que Dalit, il avait contribué à la rédaction de la Constitution et avait sensibilisé des personnalités comme Bezwada Wilson.
L'administration municipale de Mumbai ferme les yeux
L’administration municipale de Mumbai externalise bon nombre de ces travaux de nettoyage dangereux auprès d’entreprises privées, ce qui lui permet de se soustraire à ses responsabilités. Elle a refusé de répondre à SRF, malgré plusieurs demandes de renseignements écrites et orales.
En trois ans, 19 personnes sont décédées en travaillant au nettoyage des stations d'épuration à Mumbai, selon l'organisation de l'activiste Bezwada Wilson. Les militants reprochent à l'administration municipale de n'indemniser que trop rarement les familles des victimes après un accident mortel.
Vimla Chorotiya, la veuve dont le mari Govind est décédé il y a six ans, n'a obtenu réparation qu'après qu'un avocat dévoué a porté l'affaire devant les tribunaux.
"Vous nous traitez pire que des animaux sauvages. Sommes-nous seulement humains à vos yeux?", scande-t-elle. Vimla Chorotiya refuse de se contenter d'une simple reconnaissance juridique. Elle continuera à se battre jusqu'à ce que plus personne n'ait à faire ce travail.
Reportage sur place: Maren Peters (SRF)
Adaptation française: Julien Furrer (RTS)
Le système des castes hindoues
Schématiquement, le système traditionnel des castes hindoues divise la société indienne en quatre castes principales (varnas) selon une hiérarchie stricte :
- Brahmanes (prêtres)
- Kshatriyas (guerriers)
- Vaishyas (commerçants)
- Shudras (travailleurs)
Ces quatre grands groupes de base se divisent ensuite en environ 3000 à 4600 castes (jatis) et des dizaines de milliers de sous-castes.
Les Dalits se trouvent "hors caste", tout en bas de l'échelle sociale. Traditionnellement, ils sont chargés du nettoyage des rues, du ramassage des déchets et de l'évacuation des excréments, entre autres activités jugées "impures".
La Constitution indienne stipule que tous les citoyens sont égaux. La discrimination fondée sur la caste est interdite en Inde. Cependant, ce système héréditaire détermine encore aujourd'hui le statut social et la vie quotidienne en Inde.
Rien qu'à Mumbai, jusqu'à 40'000 travailleurs
La loi de 2013 interdit le nettoyage manuel des excréments humains dans les latrines à fosse, les égouts à ciel ouvert et les fosses septiques. Elle impose la réinsertion professionnelle des travailleurs concernés et exige des autorités locales la construction de toilettes hygiéniques et la promotion du nettoyage mécanisé des égouts.
Mais la mise en œuvre est lente. Selon l’organisation indienne Safai Karmachari Andolan, jusqu’à 40'000 travailleurs (principalement des hommes) exercent encore ce métier rien que dans la métropole de Mumbai. L’Organisation internationale du travail (OIT) des Nations Unies signale des accidents mortels fréquents, sans toutefois préciser de chiffre.