Affaire Ullens: la matinée fatale où tout a basculé
Leur rencontre en 1990, ont raconté plusieurs témoins entendus en cours d'enquête, fut "un coup de foudre réciproque". Le baron Guy Ullens de Schooten, alors âge de 55 ans, avait quatre enfants. Myriam Lechien, de 17 ans sa cadette, en avait deux. Ils divorcent. Ils vivent ensemble avant de se marier en 1999. L'année suivante, Guy Ullens, qui a accumulé une immense fortune en développant notamment la Raffinerie tirlemontoise et Weight Watchers, se retire des affaires.
Avec sa nouvelle épouse, il se consacre alors à de grandioses projets philanthropiques et de mécénat artistique. Ils étaient complémentaires, à l'image de "deux pièces de puzzle" s'emboîtant parfaitement, racontera une gestionnaire qui a assuré le suivi financier de leur patrimoine.
"Guy Ullens était allé présenter des excuses à Didier Reynders. Cela a été un discrédit absolu pour son fils"Leur histoire se terminera tragiquement le 29 mars 2023, à la sortie de leur magnifique propriété à Lasne lorsque Nicolas, le fils cadet du baron, tuera de six coups de feu sa belle-mère avec qui les relations avaient toujours été difficiles. Le procès de cet homme aujourd'hui âgé de 61 ans, pour assassinat, s'ouvre la semaine prochaine devant la cour d'assises du Brabant wallon.
Ce matin-là, Nicolas qui, comme ses frères et sœur, fréquente rarement la villa de Lasne, décide de s'y rendre de manière inopinée. À 10 h 03, il sonne à la grille. À la femme de ménage qui décroche l'interphone, il se présente : "Nicolas, le fils de Guy". On le fait entrer. Il rejoint son père au salon, qui lui demande s'ils avaient rendez-vous, ce à quoi le fils aurait répondu qu'il se trouvait dans les environs et avait souhaité passer.
Décès du baron Guy Ullens, philanthrope au destin briséLa version du fils
Une discussion s'engage. Nicolas évoque notamment la situation de son fils récemment devenu père et le projet de mariage de sa fille. Il demande à son père s'il accepterait de faire un geste financier ou symbolique à l'égard de ses enfants.
Selon Nicolas, son père lui aurait répondu qu'il consacrait sa fortune à des projets artistiques et qu'il n'envisageait éventuellement des liquidités qu'à un horizon de plusieurs années. Pour le fils, cette réponse sonne comme un nouveau refus et une nouvelle marque de désintérêt envers sa famille.
Nicolas Ullens a été marqué par la rupture de la relation fusionnelle qu'il entretenait autrefois avec son père, qu'il considérait comme son "meilleur ami" et dont il se voyait comme un "clone".
Depuis l'arrivée de "Mimi" dans la vie de son père, les relations familiales se sont en effet dégradées. Selon Nicolas, son père s'est éloigné de ses enfants et a privilégié le cercle familial de Myriam. Il indiquera ainsi aux enquêteurs qu'à l'instar de sa fratrie, il a été marqué par la rupture de la relation fusionnelle qu'il entretenait autrefois avec son père, qu'il considérait comme son "meilleur ami" et dont il se voyait comme un "clone".
Assassinat de la baronne Ullens: son beau-fils Nicolas Ullens remis en liberté sous conditions avant son procèsÀ ce contexte affectif, où les enfants de Guy Ullens se sont sentis rejetés et humiliés, se sont greffées des questions financières et notamment une procédure judiciaire au cours de laquelle les enfants du baron avaient obtenu temporairement le blocage de ses comptes bancaires, estimant qu'il n'était plus apte à gérer ses finances. Nicolas estime que Myriam – en qui il voit la "ventriloque" derrière la voix de son père – dilapiderait la fortune familiale.
Des sommes astronomiques
Selon la gestionnaire du patrimoine du baron Ullens, entre 2013 et 2022, les investissements financés par ce dernier pour son épouse représenteraient environ 67 millions d'euros, dont près de 60 millions consacrés à la société Maison Ullens, l'entreprise de prêt-à-porter de luxe de Myriam Ullens. La gestionnaire évalue à environ 32 millions les donations consenties aux quatre enfants du baron Ullens. Les deux enfants de Myriam Ullens auraient reçu au total environ 15,3 millions d'euros entre 2003 et 2023.
Mais pour les proches de Nicolas, nombreux à avoir été entendus en cours d'enquête, les tensions avec le père sont davantage liées à des enjeux émotionnels qu'à des questions financières.
La version du père
Guy Ullens a une autre lecture de cette rencontre imprévue avec son fils. Ils étaient seuls et Nicolas a entamé une longue tirade. Il a précisé aux enquêteurs que ce discours a duré entre dix minutes et une demi-heure, sur un ton qu'il qualifie d'amer et d'agressif, bien que peu élevé. Il a également indiqué qu'il n'écoutait pas réellement, poursuivant la lecture de son journal. Selon lui, les propos de Nicolas étaient récurrents : reproches concernant un manque d'attention paternelle, critiques quant au soutien financier jugé insuffisant, et posture victimaire.
Après cette conversation, Guy aurait montré plusieurs œuvres d'art avant de lui indiquer qu'il devait partir avec Myriam pour un rendez-vous médical aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Nicolas Ullens s'en va après avoir embrassé sur le front son père et Myriam, qui confiera à son époux que cela n'était plus arrivé depuis 20 ans.
Ce geste de son beau-fils la trouble d'autant plus qu'elle le craint. Elle l'avait confié à des proches, expliquant notamment à plusieurs reprises à sa fille ressentir de la peur à l'égard de Nicolas en raison de son agressivité verbale.
Meurtre de la baronne Myriam Ullens de Schooten : ses deux enfants se constituent à leur tour partie civile"Les digues lâchent"
À 10 h 34, Nicolas quitte la propriété, remonte dans sa camionnette Dacia Dokker et s'arrête à un carrefour à la sortie du domaine. Aux enquêteurs, qui l'ont interrogé à deux reprises, il a expliqué être resté quelques minutes à cet endroit dans un état de profonde détresse et de désespoir, indiquant qu'il a vu "rouge".
"J'ai vu qu'elle me regardait avec une nuance méprisante, c'est cela précisément qui a terminé de m'énerver, je dois bien l'avouer. Et là, la fusillade a commencé"
En voyant le portail s'ouvrir à 10 h 43 et une VW Golf en sortir, il dit avoir été submergé par une intense colère qui monte et devient irrésistible. "Les digues lâchent", dit-il de manière imagée.
Il fait alors demi-tour et récupère dans un sac entre les deux sièges son pistolet Glock ainsi que des chargeurs préalablement garnis. Il percute la Golf avec sa camionnette. Reconnaissant son père et Myriam au volant, il sort de sa voiture.
"Une nuance méprisante"
Il se dirige vers la portière passager et ne comprend pas ce que lui dit son père qui n'a pas ouvert sa vitre. Il fait le tour de la voiture par l'arrière et arrive à hauteur de la portière de Myriam. Celle-ci avait sa vitre baissée de quelques centimètres. "J'ai vu qu'elle me regardait avec une nuance méprisante, c'est cela précisément qui a terminé de m'énerver, je dois bien l'avouer. Et là, la fusillade a commencé".
"Vous avez l'impression d'être en dehors de votre corps, de ne rien pouvoir faire que…. Il n'y a plus que la colère qui dicte vos actes et le premier coup de feu". Lors de la reconstitution, après avoir réfléchi, il dira que jusqu'aux dernières secondes il aurait pu éviter le drame mais que c'est la "moue" de sa belle-mère qui aurait tout déclenché.
"Il me dit 'Tue-moi'. J'ai le bras ballant avec cette arme en main et je lui dis: 'non, non papa'"
L'enquête balistique fera état de six tirs, quatre qui ont traversé la vitre conducteur et deux autres par la partie entrouverte de la vitre conducteur. Atteinte de six tirs, Myriam est morte sur le coup. Légèrement blessé à la cuisse, Guy réussit à sortir de la Golf. Il veut frapper son fils et chute au sol. "Il me dit 'Tue-moi'. J'ai le bras ballant avec cette arme en main et je lui dis : 'non, non papa'", relatera Nicolas.
Il aurait alors envisagé de mettre fin à ses jours avant de se raviser et de décider de se constituer prisonnier au poste de police tout proche. Guy Ullens prévient alors par téléphone son personnel qui accourt sur place et prévient les secours.
Nicolas Ullens, poursuivi pour l'assassinat de sa belle-mère Mimi Lechien, se présente à son procès "avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête"À 10 h 49, Nicolas Ullens franchit la porte du commissariat où, la voix tremblotante et les mains tremblantes, il demande à la préposée à l'accueil à voir un officier de police judiciaire. À celui-ci, il explique avoir tué sa belle-mère et remet son arme.
Très rapidement, l'inspecteur est informé que Myriam Ullens a été retrouvée morte. Nicolas Ullens indique alors à l'inspecteur se rendre compte de la situation et qu'il savait que sa vie était finie.
Une préméditation contestée
Inculpé pour assassinat, Nicolas Ullens a toujours contesté toute préméditation. Chasseur, ancien agent de la Sûreté de l'État, il détenait légalement de nombreuses armes. S'il était armé ce matin du 29 mars 2023, c'est car il comptait, dit-il, se rendre au centre de tir puis, passant près de chez son père, il avait pris l'initiative de s'y rendre à l'improviste.
Incarcéré, Nicolas Ullens a partagé sa cellule avec un codétenu d'origine sicilienne, avec lequel il a entrepris d'apprendre l'italien. Il y a maintenu des contacts réguliers avec ses proches, recevant des visites de ses enfants ainsi que de ses frères et sœur.
Il a fait l'objet d'un placement en détention sous la modalité de la surveillance électronique le 17 octobre 2023. Il a bénéficié d'une libération sous conditions, à la suite du dépôt d'une requête de mise en liberté par son conseil, le 5 mars 2026.
Il comparaîtra donc libre à son procès, qui débute effectivement le jeudi 24 septembre après une sélection du jury lundi 21 septembre. Le procès, où 118 témoins sont attendus, est prévu pour deux semaines. Le seul témoin des faits ne sera pas entendu : Guy Ullens de Schooten est décédé le 19 avril 2025 à l'âge de 90 ans.
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