Dans son nouvel essai “Nos solitudes. Déjouer les politiques de l’isolement” , la journaliste Alice Raybaud s’empare de la question de l’esseulement et appelle à “politiser” le sentiment croissant de solitude au sein de la population.

En février 2026, une campagne de pub affichée partout dans le métro parisien proposait aux voyageur·euses de nouer des liens d’amitié. Avec Jean Castex, ex-patron de la RATP ? Ou alors Valérie Pécresse, présidente d’IDF Mobilités ? Encore pire : avec “Friend”, un ignoble collier doté d’IA censé devenir votre ami·e virtuel·le pour 113 € (même pas besoin de lui offrir un cadeau pour ses anniversaires – une aubaine). Si la start-up américaine à l’origine de ce dispositif n’a finalement pas lancé son produit en France, l’existence même d’un tel outil pose un certain nombre de questions politiques qu’Alice Raybaud explore avec beaucoup de finesse dans Nos solitudes, son nouvel essai faisant la part belle à son histoire personnelle.  

Déjà autrice du remarqué Nos puissantes amitiés (éd. La Découverte, 2024), la journaliste au Monde prend justement pour point de départ les rencontres en librairie ayant accompagné sa précédente parution : alors qu’elle venait évoquer les relations amicales, “systématiquement, on [lui] parlait de solitude”. Les statistiques, qui prennent vie dans le livre grâce à la mise en avant de plusieurs témoignages, sont en effet frappantes : une personne sur quatre dans le pays se dit touchée par l’esseulement (et même près d’une sur deux selon certaines études), les 18-24 ans et les personnes aux faibles revenus étant particulièrement concerné·es (respectivement 71 % et 67 % d’entre elleux se sentent régulièrement seul·es). De quoi contribuer à populariser l’expression “d’épidémie de solitude”, l’usage des écrans et des réseaux sociaux étant souvent pointé du doigt pour expliquer l’atomisation de nos liens sociaux. Alice Raybaud, qui souligne par ailleurs que le fait d’être entouré·e n’empêche pas de se sentir isolé·e (elle cite notamment l’exemple des mères), formule de son côté une autre hypothèse : nous serions accros à Instagram, TikTok… précisément parce que nous nous sentons seul·es. 

Le système capitaliste en cause

Une “montée de la solitude” qui, loin de pouvoir être réduite à un problème individuel ou à “un virus contagieux qui se baladerait au hasard”, a plutôt à voir avec le fonctionnement néolibéral de notre société. “En réalité, elle est la conséquence de décennies de politiques publiques qui ont abîmé nos liens et nos communautés”, écrit-elle, faisant de ce phénomène “un enjeu éminemment collectif”. Fermeture des services publics et des petits commerces, agencement hostile de nos villes pour les enfants et les personnes âgées ou en situation de handicap, précarisation des travailleur·euses et ubérisation du monde du travail, stigmatisation (souvent islamophobe) de la notion de communauté, promotion à tout va de la famille hétéro nucléaire et de l’idée selon laquelle il s’agirait de “rentabiliser” au maximum nos relations interpersonnelles…

Pour la journaliste, nos solitudes sont ainsi “organisées” par le système capitaliste à des fins patriarcales, racistes mais aussi pécuniaires, ces solitudes lui permettant en outre de vendre des milliards de colis, des expériences hors de prix pour faire des rencontres ou encore se procurer des pelletées de masques pour le visage (la skincare et les “me time” passant avant le fait de voir ses proches).

Politiser nos solitudes

Et si la solitude a des conséquences délétères sur la santé mentale et physique – l’autrice met en avant une donnée terrifiante de l’OMS : se sentir trop souvent seul·e reviendrait à fumer quinze cigarettes par jour ! –, elle a aussi pour effet alarmant de favoriser la montée du fascisme. “Notre atomisation tend à étouffer tout sursaut et contre-pouvoir. (…) Le sentiment de solitude paralyse nos capacités à nous organiser contre cette vague brune qui nous submerge sans que nous semblions pouvoir puiser une quelconque force collective pour l’endiguer”, alerte avec force Alice Raybaud, notant que “le fait de se sentir seul·le nourrit aussi, chez une part grandissante de la population, l’adhésion à des mouvements réactionnaires, violents, xénophobes”. 

Une raison supplémentaire (et vitale pour certaines catégories de la population) de “politiser nos solitudes”, que celles-ci soient subies ou choisies. “Il est grand temps de nous réapproprier le récit de nos solitudes. (…) Pour apprécier ce qu’elles exposent de nos faillites collectives, distinguer ce qu’elles relèvent de nos structures profondes, mais aussi s’emparer de l’élan de changement qu’elles peuvent nous encourager à tisser”, propose-t-elle en conclusion de ce livre d’une grande générosité, dont une belle phrase nous restera longtemps en tête : “Nos solitudes nous parlent, écoutons-les.”

Nos solitudes. Déjouer les politiques de l’isolement, d’Alice Raybaud, éd. La Découverte, 288 pp., 20€, parution le 10 septembre