Berthe Morisot a-t-elle peint la dépression post-partum avant l’heure ?
Pourquoi les sourires sont-ils si rares dans l’histoire de l’art ? Qu’est-ce-que le nombre d’or ? Le syndrome de Stendhal existe-t-il vraiment ? Les artistes ont-ils un don ? Dans cette série, à retrouver ici en intégralité, notre journaliste Malika Bauwens répond de manière aussi précise que concise à ces questions pas si bêtes que vous vous posez sur l’art.
Derrière un léger voile de gaze blanche, bébé dort. Peint par l’impressionniste Berthe Morisot (1841–1895) en 1872, Le Berceau, fleuron du musée d’Orsay, offre une troublante scène de tendresse maternelle. Dans la solitude, Edma, la sœur aînée de l’artiste, veille sa fille Blanche, sans sourire ; la scène se charge de mélancolie.
Tout s’explique. Pour devenir cette mère immobile au regard vide, Edma Morisot a dû renoncer à sa vie d’avant. Celle-ci a partagé les mêmes maîtres en peinture que Berthe. Comme sa cadette, elle a exposé au Salon. Son mariage en 1869 avec un officier de marine change la donne. Madame Pontillon quitte Paris pour Lorient afin de se consacrer à sa famille – la règle pour toute jeune épouse de bon pedigree. Ce changement de cap se fait non sans nostalgie. Cette même année, elle écrit à sa sœur : « Je suis souvent avec toi, ma chère Berthe, par la pensée ; je suis dans ton atelier ».
Un trouble qui touche au moins 10 % des mères
Difficile de ne pas voir dans ce Berceau, que peint Berthe Morisot trois ans après le mariage de sa sœur, le poids de cette charge reposant sur ses épaules. L’artiste avait-elle perçu ce mal qui frappe les jeunes mères ?
Du temps de Morisot, les médecins parlent de « folie puerpérale ». Décrite dès 1858 par le psychiatre français Louis-Victor Marcé, lequel lui consacre un traité (réédité en 2002), cette pathologie désigne des troubles psychiatriques sévères, parfois des psychoses, survenant après l’accouchement.
Ce n’est qu’un siècle plus tard qu’on parlera d’une autre affection à la suite d’un accouchement. Identifié en 1968 par le psychiatre britannique Brice Pitt, la dépression post-partum touche un peu plus d’une mère sur dix et se caractérise par un abattement durable, une fatigue permanente et une difficulté à établir un lien avec son bébé.
Julie sans effusion
Le blues maternel dépeint par Berthe Morisot se prolonge dans les portraits qu’elle exécute de sa fille Julie, née en 1878 de son union avec Eugène Manet, le frère d’Édouard, dont elle fut la muse préférée. Bébé, fillette, adolescente, Berthe Morisot va représenter sa fille adorée à tout âge, tirant au total plus de 70 toiles et une ribambelle de dessins, pastels et aquarelles.

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Berthe Morisot, Eugène Manet avec sa fille dans le jardin de Bougival, vers 1881
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Huile sur toile • © Bridgeman Images
Un détail saute aux yeux si on y regarde de plus près : l’artiste peint rarement sa progéniture dans ses propres bras. Le plus souvent, c’est son mari qui veille sur la petite dans les tableaux. En faisant des pâtés de sable ou en pleine lecture assis dans l’herbe, les personnages ne se touchent jamais.
Pas d’effusions comme les peintres du XIXe siècle aiment tant les montrer ! Berthe Morisot ne materne pas. Ce qui ne l’empêche pas d’aimer infiniment sa fille, modèle au centre de son œuvre. Avant de s’éteindre en 1895, des suites d’une pneumonie, elle lui souffle : « Ma petite Julie, je t’aime mourante, je t’aimerai encore morte ». Ses toiles documentent, sans jamais le nommer, une charge mentale confiée à d’autres mains. Une vision follement moderne !