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Choc des générations devant le lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, l’un des épicentres de la contestation. Le 1er octobre.

© Lou Benoist/AFP

Pour l'"acte III" de colère lycéenne, 266.000 personnes ont défilé dans les rues, dont 56.000 à Paris, selon le ministère de l'Intérieur, Depuis le 28 septembre, selon Beauvau, 6.547 personnes ont été interpellées dans le cadre de ce mouvement.

À Tours, un lycéen a perdu un œil. À Lens, un autre a eu sa main arrachée par une grenade. À Belfort, un policier a été roué de coups alors qu’il était au sol. À ­Marseille, une femme s’opposant aux dégradations a été visée par un spray transformé en lance-flammes. Le hall moderne du lycée ­Nelson-Mandela à Nantes a brûlé. La violence se déchaîne. Et la défiance est partout. Dans le regard épuisé des policiers, dans celui des lycéens et des étudiants… lassés de ne pas être entendus, dans les cabinets ministériels où chacun se demande où mènera cette nouvelle révolte, chez les parents terrorisés à l’idée de voir leur enfant éborgné par un tir de LBD ou placé en garde à vue et qui l’attrapent par la capuche pour le ramener à la maison, sur les réseaux sociaux qui catalysent la violence dans une forme de compétition mortifère du plus bel incendie, chez les jeunes des quartiers sensibles qui agglomèrent leur rancœur à celle des lycéens et tirent des feux d’artifice sur les forces de l’ordre. La France est labourée d’angoisses : climat, intelligence artificielle, guerre hybride, populisme, explosion du prix de l’énergie, dette colossale, avenir bouché ; et sa jeunesse, un champ de paille sèche. Une allumette vient de craquer.​

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L’étincelle jaillit le 17 septembre au lycée Antoine-de-Saint-­Exupéry de ­Créteil. Allumée… par des profs ! Des enseignants mobilisés pour alerter sur des postes non pourvus. Ils sont rejoints le lendemain par des élèves, avant le blocage du lycée, décidé pour le 21 septembre. Les lycéens, exaspérés par l’état de déliquescence de leur établissement, dénoncent les conditions d’apprentissage, le manque de moyens et de professeurs, le délabrement des locaux, les classes surchargées. Tout s’embrase en quelques jours. D’autres lycées suivent le mouvement. Des dizaines. Bientôt des centaines. Traînée de poudre à laquelle le gouvernement choisit de répondre par la répression. Car des cagoules se mêlent très vite aux sacs de cours. Les affrontements sont violents. Les scènes d’émeutes rappellent celles qui ont suivi la mort de Nahel. Et les universités, solidaires, suivent le mouvement. Mardi 6 octobre, près de 1800 ­établissements étaient bloqués. La veille, 5 060 jeunes étaient interpellés, dont 87 % de mineurs, et des syndicats, comme la CGT ou la Confédération paysanne, rejoignaient la colère.​​

Plus que les murs, c’est leur propre estime qui est délabrée : « On n’a pas les mêmes chances que les autres », répètent les lycéens

En Seine-Saint-Denis, épicentre de la crise, Moussa tremble un peu avant de prendre le mégaphone devant le parvis du commissariat de police de Saint-Denis, où ont été coffrés ses copains. Le jeune lycéen se lance : « On est là pour notre futur, on en a marre d’étudier dans ces conditions ! » Moussa est lycéen à Paul-Éluard. Deux mille élèves franchissent chaque jour la grande grille blanche sur laquelle trône le nom de l’auteur de « Liberté ». L’établissement a fêté ses 60 ans l’année dernière. La vétusté en témoigne. Il fait d’ailleurs l’objet d’un projet de réhabilitation énergétique colossal, 43 millions d’euros débloqués cette année. Et à écouter les élèves et les professeurs, ce n’est pas du luxe.

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Mortiers d’artifice, smartphones et réseaux sociaux, le cocktail explosif de certains lycéens. Ici, lors de heurts avec la police positionnée dans le métro parisien, le 2 octobre.

© BENJAMIN GIRETTE

« Le bâtiment est pouilleux, il y a des trous dans les murs, les plafonds. L’hiver, parfois, on n’a pas de chauffage. L’été, pas de climatisation. Il y a des coupures d’eau, d’électricité, des rats », raconte la bande de copains de Moussa. À Paul-Éluard, on ne compte qu’une infirmière pour 2 000 élèves. Maria, en première et qui passera le bac de français en juin prochain, n’a pas encore de prof de cette matière. Comme son ami Adam. Même constat à Suger, autre lycée du quartier populaire du Franc-Moisin. Idem dans le Val-d’Oise, en Essonne ou dans le Val-de-Marne, où tout a commencé. Partout les murs s’effritent aussi vite que le classement Pisa de la France, au plus bas niveau en 2026 depuis la création, en 2000, de l’enquête de l’OCDE sur le niveau des élèves.​

Les profs sont dans la rue

Les profs et les équipes enseignantes sont eux aussi dans la rue. À Paul-Éluard, lundi, une dizaine d’entre eux ont formé une chaîne humaine devant leurs élèves qui faisaient face aux forces de l’ordre. Le soir, devant le commissariat, d’autres lançaient des chants. « Libérez nos élèves », « Solidarité avec les lycéens réprimés ». Au mégaphone, Jérôme Martin, l’un d’eux, dénonce des interpellations arbitraires. « La vraie violence, c’est de laisser les enfants et les profs dans ces conditions, s’insurge le professeur. C’est de donner comme seule réponse à leur exigence de dignité et d’égalité la matraque, la lacrymo, le Flash-ball et l’arrestation. » Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, est venu devant le lycée apporter son soutien aux manifestants : « Les lycéens sont conscientisés et ne peuvent pas être instrumentalisés ! » s’est-il écrié, répondant aux accusations de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon. Selon elle, les élus LFI « participent à l’embrasement » et mènent une « stratégie électorale cynique ». L’exécutif accuse le mouvement de Jean-Luc Mélenchon de jeter de l’huile sur le feu. Selon les services du Premier ministre, il existe un « constat partagé par les services de renseignement sur l’origine du mouvement, une manœuvre organisée par LFI et ses proxys d’ultragauche ».

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Bally Bagayoko, le maire LFI de Saint-Denis, au contact des manifestants du lycée Paul-Éluard. Le 28 septembre.

© Frederic MUNSCH/SIPA

Au lycée Paul-Éluard, ce qui frappe surtout, c’est que les lycéens s’affirment systématiquement déclassés. Plus que les murs, c’est leur propre estime qui est délabrée : « On n’a pas les mêmes chances que les autres », répètent-ils. « Il y a des rats dans les salles de classe, on doit faire la queue pour aller aux toilettes. À midi, parfois, on ne mange pas parce que l’attente est trop longue à la cantine », lâche Steeve, 16 ans. « On est traités comme des animaux. On n’est pas dans un lycée, mais dans un élevage », ajoute Emma. « Vous voyez, si on fait tout ça, c’est pour notre avenir. Même si on est noirs et arabes, on est des citoyens français et on doit avoir les mêmes chances », enrage Camilla.​

Ryad Rani, 18 ans, de l’Union syndicale lycéenne, résume les racines de la crise en quelques mots : « On nous vend l’école émancipatrice, et, quand on arrive, il n’y a pas de profs, les bâtiments sont délabrés. Chaque année, 20,2 millions d’heures de cours ne sont pas ­assurées. » Fabien Truong, ­sociologue à Paris 8, confirme ce constat : « Dans le 93, à cause du non-remplacement des profs, un élève perd en moyenne une année de scolarité. Notre lycée fonctionne à deux vitesses. Il y a une disparité de moyens. Pendant le Covid, on a applaudi les ­travailleurs essentiels. Ce sont les parents des ados des quartiers difficiles, qui vivent cette angoisse sociale à l’école à laquelle on ne répond pas. » Pour Anne Muxel, elle aussi sociologue, dans un contexte de crise de la représentation politique, « la violence a gagné en légitimité ». Le malaise est profond, global. Personne ne fait confiance à personne.

La réponse du gouvernement n’a rassuré personne

Ailleurs en France, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Manque de moyens, impression de déclassement, blocages, agglomération de la colère des quartiers. À Angers, au lycée ­Chevrollier, des jeunes vêtus de noir ont tenté de pénétrer dans l’établissement. Un enseignant a reçu un coup de barre de fer. Certains émeutiers transportaient dans des sacs des peluches destinées à faciliter l’allumage de feux. Sur le terrain depuis le début de la mobilisation à Nantes, un policier raconte les mortiers, les poubelles incendiées, les cocktails Molotov, le basculement rapide du mouvement : « Ce sont des jeunes des quartiers. Beaucoup de mineurs. On a interpellé un jeune de 14 ans, hier matin, qui était encagoulé. Les conséquences, ils n’en ont rien à faire. Je n’avais jamais vu ça. Jamais. La violence est montée d’un gros cran. »​

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En Gironde aussi la jeunesse craint d’être laissée à quai. Le 1er octobre, une vingtaine d’établissements étaient bloqués, et l’entrée du lycée François-Mauriac incendiée.

© UGO AMEZ/SIPA

Et pour l’heure, la réponse du gouvernement n’a rassuré personne. La rencontre organisée vendredi 2 octobre entre des représentants des lycéens et le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a accouché d’une souris. L’Union ­syndicale lycéenne a annoncé la poursuite du mouvement : « Rien de concret n’est sorti, déplore Sabrine Kharbach, sa porte-parole. C’est de l’enfumage. Ce qu’on veut, ce sont des moyens tout de suite et maintenant. Ce n’est plus possible d’être méprisés comme ça. La situation est devenue insoutenable. Alors qu’un étudiant sur deux ne mange pas à sa faim et saute des repas, que des classes tombent en ruine littéralement, la répression policière est de plus en plus forte. Des lycéens mineurs ont reçu des tirs de LBD au visage, une étudiante a été étranglée, un autre a la mâchoire ­cassée, voilà ce qu’il se passe. La police bordélise la mobilisation. La violence n’est pas notre stratégie. » Le gouvernement, lui, déplore les violences urbaines et se focalise sur ce sujet. Le projet de loi « casseurs-payeurs » sera examiné en première lecture au Sénat le 27 octobre, a annoncé Maud Bregeon, qui a loué le travail « remarquable et extraordinaire » des policiers.​

À Nantes, sous le préau du lycée Gaspard-Monge-La Chauvinière, le proviseur, Patrick Vasse, 62 ans, dort dans un van aménagé depuis le début de la crise. « Je ne peux pas abandonner mon lycée. Ma place est ici pour sécuriser l’établissement. » Bouleversé, le proviseur raconte le dialogue impossible avec ces jeunes venus en découdre la semaine dernière, le plan anti-­intrusion, le portail brûlé, les dégradations, le choc psychologique : « La jeunesse est belle, intelligente, observe-t-il, les yeux rougis. Elle a un bel avenir devant elle. Mais en quinze ans de métier, c’est la première fois que j’assiste à une telle violence. » Il s’interroge sur la circulation des vidéos sur les réseaux sociaux. « Cette fureur qui se diffuse d’un écran à l’autre et l’envie d’avoir le maximum de followers pour exister socialement. Faire la course aux réseaux sociaux, c’est quelque chose qui tue la jeunesse. Mais je ne perds pas confiance. On va réussir à bien les éduquer. Il faut que tout le monde s’y mette. Ici comme à la maison. Tout le monde doit s’y atteler. »