La possibilité d’une île 3/6. Si l’on prenait le temps de s’évader sur une île le temps d’une journée, sans aller à l’autre bout du monde ? Midi Libre a pris à la lettre la proposition de l’écrivain Michel Houellebecq, auteur du roman "La possibilité d’une île". Du littoral à l’arrière-pays, de l’est à l’ouest et du nord ou sud de l’Occitanie, on vous emmène ! Quatrième des six étapes sur l’île de la Barthelasse, Occitane, Provençale, et l’un des 9 quartier d’Avignon. Notre guide : Philippe Bonfiglio, de l’office de tourisme d’Avignon.

"Alors, votre impression ?" Quatre heures plus tôt, c’est à Philippe Bonfiglio qu’on posait la question, alors il la retourne. "L’île de la Barthelasse, c’est le poumon vert ou le Central Park d’Avignon", introduisait en préambule le responsable de la promotion et de la commercialisation de l’office de tourisme d’Avignon lors d’une première étape sur l’île, face au pont d’Avignon et au Palais des Papes. Une image de carte postale.

C’est un autre pont (Daladier) que l’on emprunte pour accéder à la Barthelasse, une fois récupérés les vélos loués chez South Spirit, rue du Limas, à l’intérieur des remparts. Les deux roues sont le moyen idéal de parcourir la plus grande île fluviale d’Europe, l’une des plus riches destinations où conduit la quête de "La possibilité d’une île", l’invitation prise à la lettre d’un roman de Michel Houellebecq paru en 2005. Après Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales, Laussac, en Aveyron, Port-la-Nouvelle (Aude), avant Sète et Fort Brescou (Hérault).

"Comme toute île, la Barthelasse a un côté exclusif, un autre alternatif. Et un côté sauvage", enchaîne Philippe Bonfiglio une fois bouclé un parcours initiatique d’une dizaine de kilomètres, du pont Daladier au bras mort du Rhône, en revenant par la ViaRhôna. Cette piste cyclable européenne qui relie la Suisse à la Méditerranée (Sète ou Port Saint-Louis-du-Rhône selon l’itinéraire emprunté) longe la Barthelasse.

La ViaRhôna, qui relie le Lac Léman à la Méditerranée par 815 km de piste, traverse l’île.
La ViaRhôna, qui relie le Lac Léman à la Méditerranée par 815 km de piste, traverse l’île. Midi Libre - SYLVIE CAMBON

"On peut se perdre"

Hippodrome, arènes et restaurant de l’île aux loisirs fréquentée par les Avignonnais jusque dans l"après-guerre ont cédé la place à d’autres aires de jeu, skate park ou terrain de foot.

Avec Philippe Bonfiglio, responsable de la promotion et de la commercialisation à Avignon Tourisme.
Avec Philippe Bonfiglio, responsable de la promotion et de la commercialisation à Avignon Tourisme. MIDI LIBRE - SYLVIE CAMBON
De la Barthelasse, le pont d’Avignon.
De la Barthelasse, le pont d’Avignon. Midi Libre - SYLVIE CAMBON
La Barthelasse ? "Le poumon vert ou le Central Park d’Avignon", dit Philippe Bonfiglio.
La Barthelasse ? "Le poumon vert ou le Central Park d’Avignon", dit Philippe Bonfiglio. Midi Libre - SYLVIE CAMBON

Depuis le chemin de halage, des panneaux indiquent l’accès à un camping (il y en a trois sur l’île), une chambre d’hôtes, un gîte. Le Rhône, omniprésent, apparaît entre deux trouées d’une végétation luxuriante. Et nous voilà déjà entouré de champs de pommiers et de poiriers… les paysages défilent, jusqu’au mas de Rhodes, ancien pavillon de chasse et ancienne propriété de l’inventeur de l’alphabet vietnamien. Puis un château du 17e, encore occupé par la veuve d’un riche industriel égyptien. "On est loin de tout, on est un peu isolé", commente Florence, qui travaille sur le site depuis vingt-six ans, croisée au sortir de l’allée qui mène au château.

Un château se dresse à un détour du chemin du repos : Alice Samy Arshawallos, veuve d’un riche industriel égyptien, y vit encore.
Un château se dresse à un détour du chemin du repos : Alice Samy Arshawallos, veuve d’un riche industriel égyptien, y vit encore. Midi Libre - SYLVIE CAMBON

900 personnes vivent sur la Barthelasse, un quartier "particulier" d’Avignon encerclé par deux bras du Rhône, et coupé en deux pas un "bras mort" du fleuve.

"Ici, on peut se perdre", dit plus tard Elsa Thomas, croisée près du bras mort avec ses chiens : "Je ne vis pas et je ne travaille pas sur la Barthelasse, mais j’y viens tous les week-ends. C’est chouette d’avoir ça en pleine ville, pour les amoureux de la nature et de l’ornithologie. On y voit des hérons, des cormorans, des éperviers, des Balbuzard pêcheurs…"

Elsa Thomas : "Je ne vis pas et je ne travaille pas sur la Barthelasse, mais j’y viens tous les weel-ends. On peut s’y perdre, c’est chouette d’avoir ça en pleine ville !"
Elsa Thomas : "Je ne vis pas et je ne travaille pas sur la Barthelasse, mais j’y viens tous les weel-ends. On peut s’y perdre, c’est chouette d’avoir ça en pleine ville !" Midi Libre - SYLVIE CAMBON

"Tu ne vas pas construire des usines là où il y a de l’eau tout le temps"

La distillerie Manguin sait accueillir (elle se visite) : Emmanuel Hanquiez tombe juste en faisant goûter la liqueur d’abricots, une des spécialités de la maison, avec le gin et la vodka à l’olive, tandis qu’en cette fin juillet, l’alambic distille le cru 2026. "La Barthelasse, pour moi, c’était un lieu de perdition !" se souvient-il, l’île est aussi hantée de sordides faits divers. Ça ne l’a pas empêché de racheter Manguin avec son épouse Béatrice en 2011.

Emmanuel Hanquiez et son épouse Béatrice ont repris la légendaire distillerie Manguin. Au coeur de l’été, on distille la liqueur d’abricot.
Emmanuel Hanquiez et son épouse Béatrice ont repris la légendaire distillerie Manguin. Au coeur de l’été, on distille la liqueur d’abricot. Midi Libre - SYLVIE CAMBON

"L’âme de la distillerie est ici, sur la Barthelasse, au milieu des vergers et à cinq minutes des remparts", assure-t-il, fort d’une histoire démarrée dans les années 1940 avec Claude Manguin, fils d’Henri, cofondateur du fauvisme. Agronome, Claude Manguin avait été séduit par les terres fertiles de l’île. Aujourd’hui, les fruits viennent d’ailleurs. Et les spiritueux de chez Manguin sont servis dans les cocktails de bars réputés, à Megève, Paris, Méribel, Saint-Tropez, Marrakech…

"Entrez, entrez !" s’enthousiasme aussi Mariette Robbes, alors que la Compagnie Dertaïdenz, en ébullition, attend d’un moment à l’autre la visite d’une délégation chinoise. Dertaïdenz a investi les murs d’une ancienne pizzéria en 2017. Fabrication de masques, spectacles de marionnettes, cabaret… la compagnie a trouvé sur l’île "un lieu où travailler dans des conditions dignes, en pleine nature", et "respectueux de l’écologie".

Mariette Robbes, de la Compagnie Deraïdenz, atelier de confection de masques et troupe de théâtre installée dans une ancienne pizzéria.
Mariette Robbes, de la Compagnie Deraïdenz, atelier de confection de masques et troupe de théâtre installée dans une ancienne pizzéria. Midi Libre - SYLVIE CAMBON
Mathieu Cappeau, à la ferme La Reboule, troisième génération de maraîchers sur l’île avec son frère Numa.
Mathieu Cappeau, à la ferme La Reboule, troisième génération de maraîchers sur l’île avec son frère Numa. Midi Libre - SYLVIE CAMBON

La Reboule est tout aussi accueillante, même si on déborde des horaires de vente directe de fruits et légumes de la ferme. Mathieu Cappeau, "troisième génération de maraîchers" avec son frère cadet Numa, pousse le lourd portail en bois qui dévoile la récolte d’un jardin de cocagne. On se quitte avec un concombre arménien qu’il faudra goûter, et une autre lecture de l’île : "Avignon, c’est aussi ça. La Barthelasse a toujours été un jardin, il y a toujours eu du maraîchage. Tu ne vas pas construire des usines là où il y a de l’eau tout le temps… Mon grand-père a connu jusqu’à dix inondations dans l’année", se souvient celui qui "a vécu ici (ses) meilleures vacances d’enfants" : "Et il y avait le festival !" Il y a quelques années, la Garance, scène nationale de Cavaillon, avait pris ses quartiers ici, pour le plus grand bonheur de tous. Le portail se referme sur une façade griffée de dates qui gardent la mémoire des crues passées.

Elles ont "fait" l’île, naturellement dotée de 400 hectares de terres alluviales fertiles. Et l’ont protégée d’une urbanisation intempestive.

Venue d’Obama : "On attendait Sophie Turner"

"La dernière grande crue, c’était en 2003, il y avait deux mètres d’eau au niveau des remparts", se souvient Philippe Bonfiglio. L’eau et le Rhône omniprésents, le pont détruit par le fleuve, la papauté, le festival, la fabrication d’électricité… l’île raconte aussi tout ça. Et autant d’anecdotes : "On ne dansait pas sur le pont d’Avignon, mais sous le pont", livre, à la volée Philippe Bonfiglio. Ou encore : "La Barthelasse était un lieu de duels. Une gravure de 1584 témoigne de l’affrontement entre monsieur de Vaucluse et monsieur de Gla", indique-t-il en montrant le document.

Plutôt que l’île, il faudrait dire les îles. La Barthelasse, 9,8 km2, Avignonnaise depuis 1856, est née de la jonction d’une dizaine d’îles, Arglaguère, Bonne Ame, Mouton, Belle Croix… Elle comporte encore en trois grands ensembles, Piot au Sud, la Barthelasse au centre (côté Vaucluse), La Motte au Nord dans sa partie gardoise.

C’est là, au Mas des Poiriers, du côté Occitan et non Provençal de l’île, en juin 2019, que s’est installé Barak Obama, en famille. "On a appris quelques semaines avant sa venue que quelqu’un d’important était attendu, car il fallait sécuriser la visite du Palais des Papes", se souvient Philippe Bonfiglio. La rumeur évoquait la venue de l’actrice britannique Sophie Turner, héroïne de la série Game of Thrones, future Lara Croft de la série Tomb Raider. On ne verra rien du mas, un domaine inaccessible de 17 chambres qui se loue 8000 euros la nuit avec un service de chef cuisinier, masseur et garde d’enfant. Reste une impression, l’idée d’un autre monde.