C’est quoi la manosphère ? Découvrez les 5 types de communautés masculinistes - RTBF Actus
Les communautés masculinistes se définissent par trois traits principaux. D’abord, les hommes se présentent comme des victimes, sous le joug du féminisme et des acquis obtenus par les femmes. Ces communautés s’entourent aussi du mythe que la société actuelle empêche la virilité. Et puis, ces groupes utilisent des stratégies de recrutement en ligne et de diffusion sur les réseaux sociaux et au-delà. "Dans le cadre d’Andrew Tate, il a organisé des formations qui sont aussi des formations physiques, où les gens se rencontraient. Et puis, d’autres groupes ont organisé des bootcamps, des séminaires bien-être, etc." souligne Renaud Maes. Le sociologue distingue cinq types de masculinismes.
1) Les séparatistes ou nihilistes
C’est le groupe le plus radical, dont les plus connus sont les incels, ces célibataires involontaires. "Alors les incels, vraiment leur idée fondamentale, c’est qu’il n’y a pas d’avenir pour la société aujourd’hui. Et ils sont dans une démarche où, puisque la société est pourrie à cause des actes féministes, puisque les femmes, du coup, ne sont plus assez accessibles aux hommes, autant, quelque part, tout détruire. Et au passage, évidemment, en faisant un maximum de victimes", décrit le sociologue et rédacteur en chef de La Revue nouvelle. Le Québec a d’ailleurs connu plusieurs attentats commis par des incels. Le premier en 1989 à l’école polytechnique de Montréal où le tueur a d’abord séparé une classe entre filles et garçons avant d’abattre 14 femmes et blesser 14 autres personnes. Une autre attaque, à la voiture bélier cette fois, est survenue à Toronto en 2018 qui a fait 10 morts.
2) Les compétitifs juridiques
Les autres groupes masculinistes sont considérés comme plus acceptés et moins radicaux. Les compétitifs juridiques se constituent plutôt comme un lobby. Ils travaillent auprès des parlements, organisent des procès pour lutter contre les droits acquis par les femmes, qu’ils considèrent comme désormais une inégalité de faite pour les hommes.
3) Les compétitifs sexuels
C’est à cette catégorie qu’appartient Andrew Tate. Ces hommes considèrent qu’il y a un ordre naturel selon lequel les hommes ont le droit de disposer des femmes et de leurs corps comme ils le souhaitent. Dans ces groupes, "la qualité d’un homme se mesure au nombre de ses conquêtes, au nombre de rapports sexuels qu’il a, au fait d’obtenir toutes les femmes dont il a envie". On retrouve notamment dans ce groupe les pick-up artists, ces coachs en séduction qui pullulent sur YouTube ou sur les réseaux sociaux. Ils proposent souvent des formations ou stages payants. "Ce sont des techniques de manipulation psychologique qui visent à vraiment détruire leurs partenaires, à leur conquête, comme ils disent. Et par ailleurs, ce sont aussi des gens souvent qui vont accompagner ces conseils-là, de conseils sur le développement de soi, pour réussir dans la vie de manière plus large. Il y a toujours un lien entre le fait de faire beaucoup d’argent, être un homme d’affaires qui réussit, être bon à la salle de sport et aussi avoir beaucoup de conquêtes à pouvoir manipuler et en faire ce qu’on veut".
4) Les exo-nostalgiques
Ces hommes sont nostalgiques d’un âge d’or, qui n’a jamais existé, où les hommes contrôlaient les femmes. Ils s’inscrivent dans un courant plus conservateur, parfois d’inspiration religieuse. "Donc c’est vraiment là où on va décortiquer la théorie féministe et dire tout ce qui ne va pas dedans et expliquer que… Du coup, à cause de toutes ces théories, on a oublié la nature profonde, le sens de l’histoire ou ce que Dieu a voulu, etc. Et ce qui est intéressant à analyser avec eux, c’est que leur discours va être plus politique et va être plus facilement une porte d’entrée vers d’autres groupes politiques. Donc, eux sont plus directement liés de manière visible à des organisations d’extrême droite ou des organisations même juste néoconservatrices", pointe encore Renaud Maes.
5) Les séparatistes soft
Et puis enfin il y a un dernier groupe, qui assume pleinement le rejet et le séparatisme des femmes. On les appelle aussi les "men going their own way", ou "mictos". Ils considèrent les rapports aux femmes comme ingérables, ils se sentent bafoués et non reconnus dans leur "rôle traditionnel". "Donc les men going their own way, ils vont faire des bootcamps ensemble, en pleine fraternité. Ils vont aussi faire du business ensemble, en pleine fraternité. Et ils vont avoir éventuellement des partenaires sexuelles occasionnelles, mais jamais s’engager dans une véritable relation. Et ils vont boycotter le mariage, par exemple. Ils appellent même, d’une certaine manière, à son abolition. Mais là, on n’est pas encore dans un truc ultra-nihiliste où on en viendrait même à tuer des femmes. On est vraiment sur quelque chose de beaucoup plus soft" explique le sociologue.
Tous ces groupes s’adressent à des groupes d’âge différents. Certains influenceurs ciblent les jeunes garçons quand ceux qui vendent des formations ou des conseils business s’adressent plutôt aux 30-40 ans avec un pouvoir d’achat, voire les 50 ans et plus pour le groupe des compétitifs juridiques qui recherche une certaine expérience en droit.
Les masculinistes se présentent comme victimes de l’évolution des droits des femmes et la période #MeToo est souvent avancée comme un tournant, qui explique ce retour à la masculinité. Mais l’anthropologue Mélanie Gourarier souligne que cette victimisation de groupes d’hommes existe de tout temps : "On peut remonter loin dans l’Histoire, on n’arrive même pas à en trouver l’origine. Et effectivement, le terme masculiniste et masculinisme, il est relativement récent. Mais ce que recouvre comme type de discours le masculinisme, ça par contre, on le rencontre à d’autres époques et dans d’autres espaces sociaux que le monde nord européen". Ce qui est nouveau, c’est que les réseaux sociaux ont permis à ces groupes épars de se rencontrer et de se fédérer en mouvements internationaux.
Dans son livre En finir avec l’homme nouveau, Mélanie Gourarier s’intéresse ainsi à cette figure archétypale de l’homme nouveau qui est déjà présente dans les pensées nationalistes ou fascistes. "Et en fait, ce qu’on montre avec cet archétype-là, c’est que les discours de la crise de la masculinité, on le rencontre déjà à ces moments-là, avec l’idée de réformer la masculinité pour renforcer le monde social qui serait un monde social qui irait à sa perte en raison de la déperdition de la masculinité", analyse-t-elle. Cet archétype est aussi renforcé par la publicité, comme celles pour les voitures, ou le monde du cinéma au travers de la figure de James Bond, cet homme musclé, beau, toujours entouré de filles et de grosses voitures, qui voyage beaucoup. "C’est vraiment un vieux schéma, qu’on peut facilement commencer à voir dès la fin des années 40, début des années 50. Et c’est un schéma qui est vraiment lié au développement de la société de consommation" souligne la chercheuse au CNRS.
Si le terme "masculinisme" est nouveau, l’idéologie, elle, ne l’est pas. Ce qui inquiète les invités du podcast "Les Clés", c’est que désormais ces influenceurs masculinistes trouvent un écho politique, par exemple auprès de Donald Trump aux États-Unis.
Renaud Maes souligne aussi que chez nous, Dries Van Langenhove peut-être considéré comme une sorte d’influenceur masculiniste, désormais lié au Vlaams Belang. Le chercheur souligne aussi que des personnalités comme Theo Francken ou Georges-Louis Bouchez reprennent des codes du masculinisme dans leur communication. Dès lors, comment sensibiliser les jeunes aux dangers de ces discours quand ils sont repris institutionnellement ? Et puis Mélanie Gourarier rappelle aussi que les féminicides sont par essence des actes masculinistes. Si on commence à compter tous ces meurtres de femmes en plus des attentats déjà commis par des masculinistes, on se rend compte à quel point cette idéologie s’avère meurtrière.
► Découvrez aussi l’évolution de l’idéologie masculiniste en écoutant le podcast des Clés ci-dessus ou sur Auvio.