Rejouant l’effervescence de l’université expérimentale de Vincennes, une série qui questionne par le rire les aspirations révolutionnaires  et contradictoires de ses personnages.

Dans son documentaire Le Bois dont les rêves sont faits, Claire Simon partait à la recherche des vestiges de l’université de Vincennes mais n’achoppait que sur quelques tuyaux de cuivre rouillés au milieu des touffes d’herbe. Dès son prologue, la série Camarades accuse cette disparition : en 1980, des pelleteuses détruisent le campus alors que résonne la sentence de Jacques Chirac : “Le bois de Vincennes doit revenir à sa vocation première : un lieu de promenade.”

Peuplé de prostitué·es, fêtard·es et marginaux·ales qui hantent le Bois et font battre son cœur, le plus grand espace vert parisien a pourtant accueilli l’une des expériences pédagogiques, intellectuelles et politiques les plus stimulantes de l’après-1968. C’est cet espace fantôme désormais mythique que la série va entreprendre, sinon de reconstituer, de rejouer.

Les personnages parlent comme des tracts, les slogans deviennent des punchlines

Camarades rembobine ainsi le magnéto jusqu’à la rentrée 1969. Françoise, jeune provinciale montée à Paris et déterminée à raviver une révolution dont elle a manqué le premier acte, se rapproche de Gérard, professeur, pour fonder une cellule maoïste. Rejoint·es par Claudine, prostituée du Bois infiltrée pour collecter des informations pour les RG, et par le fantasque Amadéo, la petite bande met un joyeux bordel dans une fac déjà chaotique.

À défaut de vestiges solides, les multiples traces visuelles, sonores et intellectuelles laissées par l’expérience universitaire en constituent la matière première. Inserts en noir et blanc évoquant La Chinoise de Godard, personnages incrustés dans des archives et citations de Guy Debord ou Delphine Seyrig : Camarades s’offre comme un patchwork foisonnant, au risque de ressembler à un juke-box militant où les références, réduites à des samples, défilent plus vite qu’elles ne produisent du sens.

Les personnages parlent comme des tracts, les slogans deviennent des punchlines et le jargon militant infuse la série qui s’amuse des querelles de chapelles et des contradictions de chacun·e. Le professeur militant vit dans un appartement de cent mètres carrés dans le Ve arrondissement de Paris, la grève menée en faveur des agent·es d’entretien finit par les pénaliser…

Camarades ne risque-t-elle pas de déprécier les combats qu’elle décrit ?

Si l’on connaît la puissance politique du rire, on se demande parfois ce qu’il produit dans un récit où le monde extérieur – celui-là même contre lequel s’agite la faune du campus – est relégué hors champ. En pointant les contradictions de la gauche révolutionnaire et en filmant la lutte comme une pratique discursive parfois déconnectée des réalités, Camarades ne risque-t-elle pas de déprécier les combats qu’elle décrit ?

Reste que cette jeunesse, cherchant d’autres manières de vivre, d’aimer, d’étudier et de lutter, est filmée avec une tendresse qui maintient la série sur une ligne de crête entre la réactivation d’un imaginaire militant et sa muséification.

Camarades de Benjamin Charbit et Dominique Baumard, avec Manon Kneusé, Pierre-François Garel, Lulja Comar. Sur Arte les 24 septembre et 1er octobre et sur arte.tv à partir du 16 septembre.

  • cafeyn