Benyamin Netanyahou, chef de gouvernement le plus durable de l’histoire d’Israël, pourrait perdre le pouvoir le 27 octobre, lors des premières élections législatives depuis les attaques du 7 octobre 2023. Les sondages constatent le recul de sa coalition, minée par la lassitude d’une guerre sans fin et par les poursuites judiciaires qui pèsent sur lui. Mais même chassé, il laissera derrière lui une machine à broyer les vies palestiniennes désormais bien huilée, et presque impossible à démonter.

Gaza ne fait plus les unes des médias ; elle reste un enfer silencieux. La Cisjordanie, elle, brûle sous les coups d’une colonisation qui n’a plus rien d’une expansion lente et disputée. C’est une absorption méthodique, revendiquée, soutenue par l’appareil d’Etat tout entier. L’armée censée séparer colons et Palestiniens ne sépare plus rien : elle escorte les premiers pour mieux livrer les seconds à eux-mêmes. Cette complicité institutionnelle creuse, entre Israël et une bonne part du monde, un fossé que ni les discours ni les éditoriaux ne suffiront à combler.

Les faits sont accablants, documentés, et pour certains vieux de quelques jours à peine.

Un terrorisme d’Etat

Depuis le 9 août, des colons venus de l’avant-poste illégal de Tel Talpiot assiègent trois maisons du village de Qusra, au sud de Naplouse, dont celle d’une famille américano-palestinienne, coupée d’eau et d’électricité pendant près d’une semaine. Qusra subit ce type d’attaques depuis des années. Ce qui rend l’épisode proprement stupéfiant, c’est la provenance de sa condamnation la plus sévère. L’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, chrétien sioniste assumé et défenseur constant de l’entreprise coloniale, a qualifié les assiégeants de « terroristes israéliens » et affirmé avoir demandé à Tsahal de les déloger. Il aura fallu près d’une semaine, et l’intervention de blindés, pour que l’armée entreprenne de démanteler deux avant-postes sans certitude, à ce jour, d’avoir fait cesser le siège.

Cet épisode n’est pas une anomalie : c’est un condensé. Fin juillet, après la mort de deux colons près de Naplouse, plusieurs dizaines d’entre eux ont mis à feu le village voisin de Sarra avec, au total, six maisons et cinq véhicules incendiés, trois habitants battus, sous le regard de soldats que des officiers ont, en vain, appelés à intervenir, selon la presse israélienne. Les chiffres de l’ONU donnent la mesure du phénomène : en 2025, le Bureau de la Coordination des Affaires humanitaires (Ocha) a recensé plus de 1 800 attaques de colons ayant causé des victimes ou des destructions dans environ 280 localités de Cisjordanie ; cinq par jour en moyenne, le rythme le plus élevé depuis le début des relevés, en 2006. Plus de 1 120 Palestiniens, dont environ 250 enfants, ont été tués en Cisjordanie et à Jérusalem-Est depuis le 7 octobre 2023, selon les mêmes sources.

Ce ne sont plus seulement les ONG ou les Nations unies qui le disent. Tamir Pardo, ancien chef du Mossad, a visité en avril les villages ravagés et confié à la chaîne 13 : « Ma mère a survécu à la Shoah. Ce que j’ai vu ici m’a rappelé ce qui a été fait aux juifs, dans un pays très développé, au siècle dernier. J’ai eu honte d’être juif. » Il a averti que la répression en cours, loin de garantir la sécurité d’Israël, prépare « le prochain 7-Octobre » et que la faire cesser risquerait désormais de provoquer une guerre civile, tant les colons sont armés, encouragés, intégrés à l’appareil sécuritaire. Jonatan Shimshoni, général de brigade à la retraite et membre du mouvement Commanders for Israel’s Security, va plus loin encore : « Israël utilise aujourd’hui sa puissance pour commencer à vider la Cisjordanie de ses Palestiniens. »

Le terme qui s’impose, jusque dans les rangs de l’establishment sécuritaire israélien et dans la bouche du chef de l’opposition, Yaïr Lapid, est celui de « terrorisme juif ». Trois cents réservistes ont écrit au ministre de la Défense pour dénoncer une doctrine du « regard ailleurs » : attaques connues à l’avance, troupes qui n’interviennent qu’après coup, parfois pour arrêter les victimes plutôt que leurs agresseurs. L’Etat hébreu n’est plus le spectateur impuissant d’une violence qui le déborde. Il en est devenu, par omission organisée, le complice.

L’Union européenne : une complaisance coupable

Face à cette dérive, l’Union européenne (UE), si prompte à sanctionner ailleurs, se distingue par une prudence confondante. Quand la Russie annexe la Crimée, Bruxelles dégaine des sanctions en quelques jours. Face à la colonisation rampante de la Cisjordanie, elle tergiverse depuis des années et se contente de communiqués au conditionnel.

Le 21 avril, les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept, réunis à Luxembourg, ont rejeté la suspension de l’accord d’association avec Israël, malgré la pression de l’Espagne, de l’Irlande et de la Slovénie. L’Allemagne et l’Italie ont eu gain de cause, préférant un « dialogue critique et constructif » qui, depuis octobre 2023, n’a produit aucun frein tangible à la colonisation.

Quelques jours plus tôt, plus de 350 anciens ministres et ambassadeurs européens, parmi lesquels l’ancien chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, avaient signé une lettre réclamant cette suspension ; une initiative citoyenne européenne avait, elle, dépassé le million de signatures dans sept pays. Rien n’y a fait. Seule la participation d’Israël au programme de recherche Horizon Europe a fait l’objet d’une suspension partielle, proposée par la Commission dès juillet 2025. Une mesure technique, presque indolore, qui ne touche ni le commerce ni les colonies.

L’exemple le plus édifiant reste celui des produits issus des colonies : l’UE en exige l’étiquetage distinct, mais n’en interdit ni l’importation ni la commercialisation. Cette demi-mesure ne trompe personne. Elle choisit le confort économique – 43 milliards d’euros d’échanges annuels avec Israël – et le calcul géopolitique plutôt que les valeurs qu’elle prétend incarner.

Les Etats membres, divisés entre une sympathie pro-israélienne assumée (Allemagne, Autriche, Hongrie) et une indignation de façade (France, Espagne, Irlande), paralysent toute politique cohérente. Chaque condamnation officielle arrive après des semaines de silence, et n’est jamais suivie de la moindre sanction. L’Europe finance, par ailleurs, des projets humanitaires que les bulldozers ou les raids israéliens détruisent régulièrement, sans jamais exiger réparation. Elle arrose les plaies d’un conflit qu’elle contribue, par son inaction, à perpétuer.

L’après-Netanyahou : un espoir modéré, un système déjà verrouillé

Si Netanyahou tombe le 27 octobre, son successeur le plus probable est Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major, crédité d’une dynamique croissante face à un Likoud en recul. Ce n’est en rien une colombe : c’est l’un des théoriciens de la doctrine Dahiya, cette stratégie de destruction disproportionnée qui a préfiguré la démolition de Gaza. Mais Eisenkot a quitté le cabinet de guerre en désaccord sur la conduite du conflit, et il a perdu un fils à Gaza, une épreuve qui lui confère, en Israël, une autorité morale singulière.

Selon Daniel Kurtzer, ancien ambassadeur américain en Israël, Eisenkot « ferait une différence substantielle : calmer le jeu d’un côté, réprimer l’impunité de l’autre ». Mais le génie est-il encore dans sa bouteille ? Sari Bashi, du Comité public contre la Torture en Israël, en doute [aussi auprès du « New York Times », NDLR] : « Même un nouveau gouvernement aurait du mal à contenir les colons violents. On leur a donné des armes et des véhicules, ils se sentent intouchables et la gauche sioniste n’a jamais été prompte à employer la force contre des juifs israéliens. »

Même débarrassée de Netanyahou, la Cisjordanie occupée restera un territoire balkanisé, inégalitaire, humilié. Les pires excès pourront être contenus ; l’architecture de l’occupation, bâtie en près de soixante ans, ne s’effondrera pas en un mandat.

Une responsabilité qui n’est pas seulement israélienne

L’UE ne peut plus invoquer un « processus de paix » mort depuis longtemps pour justifier son inaction. Il est temps qu’elle sanctionne nommément les colons violents, qu’elle suspende à tout le moins le volet commercial de son accord avec Israël, ce qui ne requiert qu’une majorité qualifiée, et qu’elle soutienne sans réserve les procédures engagées devant la Cour pénale internationale. Elle a montré, face à la Russie, qu’elle savait agir vite quand ses intérêts géopolitiques étaient en jeu. Qu’elle cesse de réserver sa complaisance sélective à la Cisjordanie.

La colonisation n’est pas une fatalité. C’est un choix politique, financé, armé, couvert par le silence des démocraties. L’histoire jugera sévèrement ceux qui, en ce mois d’août, avaient sous les yeux les images d’un village assiégé et le désaveu du plus fidèle allié d’Israël et qui, une fois de plus, ont préféré regarder ailleurs, les mains propres et la conscience sale.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Mohamed Salah Ben Ammar