Comment sauver un enfant-soldat par la musique?
Êtes-vous capable de voir la musique en couleurs et de transformer les bruits en musique ? Dans « L’enfant-soldat née Musique », les mots rendent hommage aux silences, aux bruits et aux sonorités. Avec sa pièce de théâtre, le metteur en scène d’origine franco-algérienne Serge Wolfsperger invente une autre langue pour nous parler de la vie d’après d’une fille enrôlée de force par des paramilitaires : « des jours de sang » jusqu’aux « enfants du néant ». La première française a eu lieu aux Zébrures, festival des écritures et des créations théâtrales francophones à Limoges.
Publié le : 03/10/2026 - 22:39
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RFI : On estime à 300 000 le nombre d’enfants-soldats dans le monde. Qui est Soledad, cet enfant-soldat née Musique, incarnée avec brio à travers le chant, le corps et la danse par l’actrice rwandaise Nancy Nkusi ?
Serge Wolfsperger : Soledad est une jeune femme qui a été enrôlée de force par des paramilitaires, par une guérilla quelque part dans le monde, à l'âge de quatorze ans. Elle a passé quelques années dans des camps d'entraînement : elle a été formée à tuer, elle a été envoyée sur les champs de bataille. Les filles et les femmes sont utilisées par les guérillas, les paramilitaires, pour tout type de fonction : cuisinière, femme de ménage, jusqu'à l'esclave sexuelle, avant d'être envoyée sur un champ de bataille. Elles sont formées aux armes et au combat comme des hommes.
Votre pièce commence très doucement. Dans le noir, nous apercevons des bruits ressemblant à du vent, à des vagues, à des baleines, à de la pluie. Bien plus tard, on découvre que tous ces sons ont été fabriqués de façon artisanale avec des cordes, du bois, le souffle ou le bouton d'air de l’accordéon par des musiciens formidables (l’accordéoniste serbe Natasa Grujovie, le créateur sonore français Stéphan Ink, la comédienne et chanteuse malgache Dina Mialinelina, l’acteur et compositeur congolais Denis Mpunga), sans aucun apport électronique. Votre pièce naît dans le silence.
Oui, nous commençons par ces images, dans l'enfance de notre fille-soldat Soledad, dans une atmosphère de l'aube, du lever du soleil, dans un quelconque village, au milieu de la nature. Ce qu’elle perçoit, ce que nous percevons, ce sont des bruits, des sons. Ces sons émergent du silence. Et c'est avec ces sons qu’elle va composer plus tard une musique, parce qu’elle est douée d'une ouïe extraordinaire.
Il y a d'abord une cacophonie heureuse, suivie d’un chaos organisé pour finir dans une sorte d’opéra naissant du silence, un huit allongé pour dessiner l’infinie…
Ce sont les ambiances de village : des sons d'animaux, de la nature, du vent… Il y a une certaine rareté du son. Soledad a cette ouïe extraordinaire, aiguisée, aiguë. Quand sa mère l'amène pour la première fois dans cette grande ville africaine, il y a ce capharnaüm épouvantable. Sur le marché, il y a du bruit partout, tout le temps, qui vient de partout. C'est une espèce de chaos sonore. Quand elle arrive dans cette ville, son ouïe très sensible est violentée, agressée. Elle doit trouver son chemin dans ce capharnaüm, ce chaos sonore, pour s'y retrouver. C'est à ce moment-là qu'elle va commencer à devenir la compositrice. Elle organise ces sons et ces notes. Elle compose.
Vous avez mis en scène le texte de Zeina Kahn. Et pour cette autrice et philosophe, dont la vie personnelle réunit plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs religions, toute note est un mot, des mots qu'on peut envoyer comme des oiseaux chez quelqu'un. Avez-vous conçu votre pièce – qui mêle lingala, kikongo, swahili et français – de la même façon ?
Zeina a beaucoup travaillé avec des musiciens. Elle vient d'un milieu musical. Sur ma demande, elle a écrit son texte, sa pièce, avec ses mots, sous forme de partition musicale. C'est écrit par rimes, par vers… Il y a une construction lisible sur les feuilles qui sont déjà mises en musique. On s'en est servi avec les musiciens, mais pas tout le temps. Mais nous avons été attentifs à cette proposition déjà musicale de la mise en mots du récit de L'enfant-soldat.
Beaucoup de pièces ont déjà traité le sujet de l'enfant-soldat. Qu'apportez-vous de plus ?
Souvent les romans ou les spectacles sont fondés sur l’expérience des enfants-soldats, ce qu'ils vivent au quotidien. Leur enlèvement, leur formation, le processus pour en faire un soldat... Nous avons décidé de raconter une autre histoire : comment renaît-elle grâce à son oreille et ses talents de musicien après la guerre, après avoir été enrôlé de force, après avoir tué. On la ressuscite grâce à la musique. Donc, nous ne traitons pas uniquement la période du camp ou de sa condition de vie. Nous racontons surtout l'après. Comment un enfant-soldat qui a tué et qui a réussi à s'échapper, comment fait-il pour réintégrer la société ? C'est quasiment impossible. L’objectif du spectacle, c'est la résurrection.
Les Zébrures, festival des écritures et des créations théâtrales francophones, ont lieu à Limoges, du 23 septembre au 3 octobre 2026.