La journée a été laissée aux échappés, mais elle va faire mal à tout le monde, alors que s'avancent deux des étapes les plus dures du Tour de France, le plateau de Solaison dimanche, et samedi un bijou de tracé dans les Vosges, qui empruntera une portion de la magnifique route des Crêtes et dont on a eu un avant-goût, vendredi, dans le Ballon d'Alsace, avec son odeur d'herbe chaude et de résineux.

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Il y avait un monde fou, notamment beaucoup de supporters de Florian Lipowitz venus de l'autre côté du Rhin, tous ces visages d'été et de vacances, amassés au bord de la route ou allongés dans des vans aménagés. On se disait qu'ils étaient les mêmes que ceux de leurs parents, il y a plus de cinquante ans, là, au même endroit, sur le même versant, pour voir passer Eddy Merckx en tête, en 1969, et qu'on pouvait remonter l'arbre généalogique comme cela jusqu'à 1905, quand le Ballon fut le premier col franchi de l'histoire du Tour de France et René Pottier, le premier coureur à y passer au sommet.

Les coureurs dans le Ballon d'Alsace, vendredi lors de la 13e étape. (B. Papon/L'Équipe)

Les coureurs dans le Ballon d'Alsace, vendredi lors de la 13e étape. (B. Papon/L'Équipe)

Des lieux de mémoire qui tissent de multiples filiations, relient les périodes, les champions mais aussi qui nous rapprochent des nôtres. À l'époque, il n'y avait pas encore la mode de toutes ces banderoles, « Spätzlepower » dans un virage qui nous a rappelé une saveur chaude et réconfortante de l'enfance, ou de ces virages avec chants et têtes découpées de coureurs, vendredi celle du local Romain Grégoire, dans une des épingles de la montée où le Cyclo Club des Ratons mettait le feu.

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Cela n'a pas beaucoup ratonné vendredi, c'est le moins qu'on puisse écrire, dans l'étape la plus longue de cette édition (205,8 km), avec 2 400 m de dénivelé positif, les ascensions du col des Croix et du Ballon donc, le tout avalé comme si le peloton avait roulé en plaine, à la moyenne hallucinante de 50 km/h.

C'est ce qui fait craindre des lendemains qui déchantent, d'autant que Tadej Pogacar a encore souligné, vendredi soir, qu'il aimait beaucoup l'étape de samedi, la promesse d'une nouvelle punition à venir et de tout le monde qui halète dans son sillage. Vendredi, la baston a encore été démentielle, 35 bornes pour qu'un premier paquet de 37 coureurs se détache, 80 de plus pour qu'un second groupe de 20 les rejoigne, au terme d'une bataille où les intérêts de ceux qui visaient l'étape et des sprinteurs intéressés par le sprint intermédiaire au bout de 138 km, chez Thibaut Pinot à Mélisey, se mêlaient pour produire des étincelles.

Le peloton avait dévidé une bobine de près de huit minutes, qui n'allait pas beaucoup bouger, même si les Lidl-Trek et les Bahrain roulèrent un temps pour protéger des positions au général car il y avait Tom Pidcock à l'avant, une mauvaise nouvelle pour Lenny Martinez, car le feu follet a besoin de liberté dans ce Tour pour exister, pas de la camisole d'une hypothétique huitième place à Paris.

Pour Jayco AlUla, une stratégie au millimètre tout au long de l'étape

Le Ballon allait écrémer le gros groupe de fuyards, clarifier la situation, et les accélérations de Luke Plapp, puis de Pidcock à 800 m du sommet allaient isoler les dix plus costauds, ces deux-là, mais aussi les deux UAE Tim Wellens et Brandon McNulty, Maxim Van Gils, Harold Tejada, Mauro Schmid, les Français Kévin Vauquelin, Clément Braz Afonso et Jordan Jegat, alors que Romain Grégoire avait coincé bien plus tôt, au pied de l'ascension.

La stratégie au millimètre des Jayco AlUla allait faire le reste. Les Australiens avaient, dans un premier temps, placé quatre pions à l'avant - Plapp, Schmid, Matthews, O'Connor -, puis ils avaient imprimé un tempo mollasson dans le Ballon pour tenter de favoriser les desseins de Matthews en cas d'arrivée d'un petit groupe au sprint et une fois ce plan en échec, ils avaient verrouillé le remuant Pidcock dans la montée, notamment grâce au boulot de Plapp.

Mauro Schmid allait poser la cerise sur ce chef-d'oeuvre, d'abord en flinguant au bas de la descente, à 16 km de la ligne, en compagnie de Tejada. Puis en jouant avec les nerfs du Colombien, à qui il refusa des relais dans le final, au risque de laisser la meute revenir. Ce dernier lança son sprint finalement un peu trop tôt, Schmid le sauta sur la ligne et cela valait bien une petite roue avant décollée pour célébrer cela.

Peut-être le Suisse avait-il appris de son sprint perdu l'an passé face à Jonas Abrahamsen dans l'étape de Toulouse. Il a en tout cas fait déjouer Pidcock (3e de l'étape) et qui se consolera avec sa remontée au général (4e désormais), ce qui n'a pas lieu d'inquiéter les autres favoris, car le Britannique a déjà montré des limites en montagne depuis le départ de Barcelone et qu'il risque de payer les efforts du jour.

Mads Pedersen, acharné parmi les acharnés

Mauro Schmid est en tout cas un sacré client, un monstre de persévérance et c'est ce qu'il faut dans ce Tour de France, où il n'y a aucun temps mort, pour exister. Michael Matthews nous rappela également à quel point il est un méchant guerrier, lui qui revient à son meilleur après s'être brisé les deux poignets début mars, une chute qui avait encore repoussé son rêve de remporter Milan-San Remo. Et que dire de Mads Pedersen, qui a illuminé toute la journée, acharné parmi les acharnés ? Le maillot vert a dû rétablir une situation mal embarquée, car les gremlins de Lidl n'étaient pas présents dans le premier groupe, et le Danois dut sprinter pour attraper le second, à la toute limite.

Mads Pedersen soutenu par le public présent au bord de la route v endredi. (B. Papon/L'Équipe)

Mads Pedersen soutenu par le public présent au bord de la route v endredi. (B. Papon/L'Équipe)

Il mena ensuite le combat pendant plus de 35 kilomètres dans le paquet de contre, pour grignoter cinq secondes par cinq secondes, puis eut encore les ressources pour disputer le sprint intermédiaire, deuxième derrière Jasper Philipsen, et consolider son maillot vert. Et quand il avait « fini » son étape, éjecté au pied du Ballon d'Alsace, on le vit encore tendre des bidons à son leader du général, Juan Ayuso, dans le peloton, l'asperger et offrir un dernier relais, au bout de la souffrance, en tête de groupe. Mads Pedersen est un coureur de classiques de premier rang, un acteur majeur du Tour de France, un équipier admirable. Il est la quintessence du coursier, une raison formidable d'aimer le cyclisme.