De la nostalgie à la solastalgie : l’été est-il encore la saison des jours heureux ?
ÉDITO — Les vagues de canicules se multiplient, les images des incendies ravageurs marquent nos cœurs et nos rétines. Et c’est tout notre imaginaire de l’été qui est bousculé.
Des vacanciers sur la plage du Moutchic, au bord du lac de Lacanau, le 24 juillet 2026. Maximilien Lamy/AFP
Par Weronika Zarachowicz
Publié le 02 août 2026 à 06h55
À la fin du XVIIᵉ siècle, un jeune médecin alsacien de 19 ans, Johannes Hofer, élabora le terme de « nostalgie » pour décrire le Heimweh, la « maladie du pays », l’obsession douloureuse de retrouver le chez-soi qu’il a fallu quitter. Trois siècles plus tard, la « solastalgie » désigne l’inverse : la détresse quand c’est le chez-soi qui nous quitte, littéralement, transfiguré ou pulvérisé sous les assauts du changement climatique. Jamais ce néologisme théorisé par le philosophe australien Glenn Albrecht, en 2005, n’aura autant résonné pour raconter les émotions qui nous submergent au fil d’un cauchemar climatique sans fin. La peur, la peine, la colère, de voir les maisons, les paysages que nous habitons, ces « amis-lieux » — comme les dénomme un autre philosophe écosensible, Thierry Paquot —, partir en fumée en Gironde, en Côte-d’Or, en Île-de France, ou dans le Var, le temps d’un infernal été.
Car ce ne sont pas « que » nos sols, nos logis, nos forêts, tout ce qui contribue à notre existence et notre bonheur, qui se désintègrent ou deviennent inaccessibles. C’est aussi une temporalité, inscrite au plus intime de nos vies, une saison (la préférée des Français, depuis les congés payés) et, avec elle, tout un imaginaire. La « belle saison » dans un climat tempéré et sa ribambelle de rituels, son temps suspendu, son insouciance, ses « grandes vacances » — pour celles et ceux qui peuvent y goûter. Oh les beaux jours ! vécus à l’air libre, corps dénudés et indolents sur la plage abandonnée… et qui, tandis que nous suffoquons, sont devenus synonymes de confinement, de couvertures de survie aux fenêtres, ou d’évacuation. Combien de festivals, d’événements festifs en extérieur annulés, de terrasses en plein cagnard désertées, de sentiers de randonnées délaissés ?
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Alors, on peut bien se souvenir que l’invention de la légèreté estivale est récente, que l’été fut des siècles durant symbole de moissons éreintantes, du lever au coucher du soleil, et qu’il le reste encore pour les paysans, y compris ceux qui ont convergé avec leurs tracteurs face aux incontrôlables brasiers. Il nous faudra pourtant affronter cette nouvelle réalité : à force de défier les limites terrestres, et tandis que nos hivers aussi se meurent, le rêve de l’été s’est calciné. En inventant des « sortes d’incendies qu’on ne pouvait plus arrêter du tout, écrivait Marguerite Duras en 1986, le capitalisme a fait son choix : plutôt ça que de perdre son règne ».
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