Une opinion de Pascal Warnier, économiste et conseiller pédagogique (*)

"L'homme du XXIe siècle est devenu un individu hors sol. Dans le monde occidental en particulier, l'être humain est souvent profondément déconnecté de la nature", constate l'écothéologien Michel Maxime Egger interrogé dans La Libre du 19 juin dernier.

Michel Maxime Egger : "On se trouve actuellement dans une écologie normative, l'écologie du 'il faut'"

Si les décisions politiques sont impératives pour faire évoluer notre société vers un nouveau paradigme, elles ne suffisent pas. Il convient, nous dit encore le conférencier suisse, d'y ajouter la transformation de nos intériorités pour y cultiver la gratitude, la sobriété et l'émerveillement qui sont des choses simples que l'on peut développer au quotidien. Dans un monde dominé par la culture de l'accélération et de la performance, la pensée est devenue instrumentale, vidée de son lien au sensible. Il est important, selon lui, "de réapprendre à marcher légèrement sur la Terre, en réduisant notre poids, notre empreinte et notre emprise".

Affluence vers Compostelle

L'affluence sur les chemins de Compostelle témoigne de cette nouvelle quête de rupture et de lien avec la nature. Chaque année, le nombre de randonneurs et de pèlerins s'accroît sur les différentes voies jacquaires. Ils n'y viennent pas tous pour les mêmes raisons et fouler les sentiers du Massif central, des Pyrénées et de Galice sur les traces des pèlerins du Moyen Âge ne relève pas nécessairement d'une démarche spirituelle, mais il y a tout de même ce désir d'ailleurs et d'autrement qui motive chaque départ.

En marchant, on échappe à l'idée même d'identité, à la tentation d'être quelqu'un, d'avoir un nom et une histoire, délesté de nos réflexes égocentriques et matérialistes, pour tout entier se laisser gagner par le sentiment d'une plus grande liberté intérieure.

Au début de ce mois de juin 2026, j'ai moi-même emprunté une de ces voies millénaires avec l'association des chemins de Saint-Gilles (1) qui propose chaque année depuis plus de 40 ans plusieurs chemins itinérants à parcourir en groupe d'une quinzaine de pèlerins, encadrés par une équipe de bénévoles. Ces différents chemins relient la Provence, le Massif central et la Bourgogne à la petite ville de Saint-Gilles-du-Gard, point de rencontre de nombreuses routes vers Saint Jacques de Compostelle et siège d'une abbatiale érigée en 1116, en mémoire de Saint Gilles, moine ermite du VIe siècle. Faire l'expérience sensible de la rupture avec le quotidien et de la fraternité est une voie sûre pour transformer notre intériorité. Et pour cela, rien de tel que de marcher ensemble au cœur d'une nature encore préservée.

Une heure de silence

Regroupés devant la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay en ce petit matin du 7 juin, nous allons rejoindre Autun et puis Cluny, en traversant le parc naturel régional du Morvan et en parcourant les coteaux des vignobles chalonnais. 150 km en 8 jours. Tous les matins, nous nous imposons une heure de silence pour goûter le début du jour, les promesses qu'il porte en lui et méditer le thème qui nous est proposé. Cette année, la confiance : un risque, une chance, un chemin. Au cours de ces journées pèlerines, la magie du groupe opère. Nous cheminons ensemble à travers de vastes forêts et des bocages quadrillés de larges haies sauvages et nous nous apprivoisons chaque jour davantage. Au mitan du jour, les deux pèlerins qui assurent la logistique nous rejoignent avec le pique-nique que nous partageons à l'orée d'un bois, sur la place d'un village ou au bord d'un lac.

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Dans une ambiance que je n'avais plus connue depuis mes années de scoutisme, une franche camaraderie s'installe. Chacun, muni de sa gamelle, reprend des forces pour poursuivre le chemin et rejoindre l'étape. Fatigués mais heureux, nous étendons notre paillasse dans une salle communale ou paroissiale ou dans un refuge. Après le repas du soir, au moment de me glisser dans mon sac de couchage, j'éprouve une paix profonde nourrie tout au fil des heures par la lenteur de nos pas, les moments de solitude et de contemplation, les partages fraternels et l'émerveillement face à la splendeur du vivant. Il y a comme un esprit d'enfance qui souffle sur ces chemins. En marchant, on échappe à l'idée même d'identité, à la tentation d'être quelqu'un, d'avoir un nom et une histoire (2), délesté de nos réflexes égocentriques et matérialistes, pour tout entier se laisser gagner par le sentiment d'une plus grande liberté intérieure.

Trois reconnexions

Ainsi se dérouleront toutes les journées de notre rando-pèlé, raffermissant ce lien si fragile que nous entretenons avec nous-mêmes, avec les autres et avec notre Terre-Mère. Quelque chose de fort et de profond se vit sur ces chemins à travers la simplicité et la lenteur du rythme de nos journées, comme un élan vital qui nous remplit jour après jour et nous reconnecte à l'essentiel. Là où notre société accélère, le chemin ralentit. Marcher ensemble apaise les blessures de la vitesse. Là où la société nous gave, le chemin déleste, soulage, allège. Là où la société individualise, le chemin rassemble par la fraternité et la communion dans une même quête de beauté et d'absolu. Là où la société marchandise, le chemin personnifie et humanise. Là où la société et nos vies personnelles nous brutalisent, le chemin panse par la douceur et la lenteur, par la bienveillance et par l'entraide.

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Le père Teilhard de Chardin disait du bonheur (3) qu'il résulte de trois reconnexions. Avec soi-même en recherchant l'unité dans nos idées, nos sentiments et notre conduite. Avec autrui, en cultivant l'Amour dont la fonction et le charme essentiels sont de nous compléter les uns, les autres. Avec plus grand que soi, par la contemplation, l'élévation spirituelle et l'accueil du mystère de la vie qui nous est donnée.

C'est exactement ce que j'ai reçu sur ce chemin bourguignon. La marche, le contact simple, les tâches quotidiennes partagées, les échanges, l'immersion au cœur des forêts et des campagnes, tout cela vécu dans la sobriété, nous a conduit tout naturellement à la rupture avec nos habitudes et notre confort matériel et moral. Il nous a appris, témoigneront les membres du groupe au moment de se séparer devant l'ancienne abbaye Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Cluny, que la vie et la confiance sont fragiles et éphémères et méritent qu'on leur apporte tout notre soin et notre attention dans une société consumériste oppressante. De retour dans nos foyers, nous sommes plus riches de ce que nous avons vécu, transformés par ces petites graines d'humanité, de beauté et de fraternité semées tout au long de nos dix jours de pérégrination. Un seul sentiment domine à ce moment-là : la gratitude.

→ (*) Blog et publications de l'auteur : https://enobservantlemonde.wordpress.com/

→ (1) https://cheminstgilles.fr/

→ (2)"Marcher, une philosophie", Frédéric Gros, Albin Michel (2026).

→ (3) "Sur le bonheur", Pierre Teilhard de Chardin, Le Seuil (1966). Réédition en collection de poche Points Sagesses (2015).


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