DECRYPTAGE. Incendie et climat : comment la France doit tirer les leçons de cet été et changer d’échelle
l'essentiel Les incendies hors norme qui frappent la France confirment un changement durable du risque. Deux rapports parlementaires et les travaux du Beauvau de la sécurité civile ont déjà défini les principales réformes à mettre en œuvre. Reste désormais à les financer et à les appliquer. Mais aussi à prendre conscience de la réalité du changement du climat.
Le feu de l’historique forêt de Fontainebleau, le mégafeu de Gironde et ses plus de 200 000 « réfugiés », les incendies dans les Landes, le Var ou la Corse : si l’on ajoute les canicules et la sécheresse, l’été 2025 est assurément un été inédit, une saison en enfer, un véritable choc pour le pays et, peut-on l’espérer, va constituer une vraie prise de conscience sociétale et politique.
L’inaction n’est, d’évidence, plus de mise à tous les niveaux. L’attentisme et la procrastination pour réaliser sérieusement l’adaptation et la transition écologiques face aux conséquences du réchauffement climatique non plus. Et il est temps d’en finir avec les moqueries et les attaques lancées par certains responsables politiques et médias marqués à droite et à l’extrême droite contre des scientifiques, des journalistes ou des militants écologistes prétendument alarmistes.
Préparer "l’après"
Alors que les pompiers, dont on loue à raison le courage, sont encore à pied d’œuvre, il est d’ores et déjà temps d’agir et de préparer "l’après". C’est-à-dire prendre et financer les mesures qui permettront de faire face à de futurs étés durant lesquels des mégafeux pourraient à nouveau survenir et adapter le pays dans tous les domaines (santé, urbanisme, tourisme…).
Accusé d’impréparation face aux épisodes caniculaires et de ne pas avoir suffisamment doté les secours en moyens contre les incendies – notamment aériens avec la polémique sur les Canadair – le gouvernement tente de reprendre la main. Sébastien Lecornu, qui a renoncé à ses vacances le temps de gérer la crise, a envoyé une lettre de mission à sa ministre de la Transition écologique, Monique Barbut. Le Premier ministre lui demande de présenter "début octobre" des "mesures concrètes" afin d’"accélérer la mise en œuvre" du troisième plan national d’adaptation au changement climatique, dont l’ambition est de préparer une France à une hausse moyenne des températures de 2,7 degrés en 2050 et de 4 degrés en 2100. Il entend aussi accélérer le projet de loi sur la sécurité civile issu du Beauvau achevé onze mois plus tôt.
À lire aussi : Incendies : "Il faut repenser la doctrine opérationnelle..." Le cri d'alarme d'un sénateur et ancien sapeur-pompier après les feux en Gironde et dans les Landes
La ministre, qui avait envisagé de démissionner après l’adoption de la loi d’urgence agricole avant d’être retenue par Emmanuel Macron, a déjà esquissé plusieurs pistes. Elle a obtenu que l’enveloppe du Fonds vert, ramenée de 2,5 milliards à 780 millions d’euros, soit relevée à un milliard. Face aux conséquences des incendies, elle doit aussi réunir l’ensemble des acteurs de la forêt, les entreprises et les financeurs afin d’engager un grand plan d’investissement pour la forêt française.
La boîte à outils existe déjà
Surtout, l’exécutif dispose d’une boîte à outils nourrie par deux rapports parlementaires. Le premier, publié par le Sénat en août 2022 après les feux de Landiras et de La Teste-de-Buch, avait compris que la France changeait de régime de risque. La doctrine nationale, longtemps fondée sur une attaque massive et rapide des départs de feu, avait permis de réduire fortement les surfaces brûlées. Mais elle reposait sur l’idée que les incendies resteraient concentrés dans certaines régions et pourraient être contenus.
Les sénateurs annonçaient au contraire une intensification des feux, leur progression vers des territoires jusque-là peu exposés, un allongement considérable de la saison à risque et la multiplication des incendies de végétation ou de terres agricoles. Ils évoquaient déjà des feux "hors norme" susceptibles de mettre en échec les moyens d’intervention.
Le rapport alertait surtout sur une possible "rupture capacitaire" : plusieurs incendies majeurs survenant simultanément et dépassant les capacités humaines, terrestres et aériennes de la sécurité civile. Pour éviter cette saturation, ses auteurs demandaient de doubler les crédits de prévention, de renforcer le débroussaillement et la gestion forestière, d’intégrer le risque dans l’urbanisme et de préserver les effectifs de l’Office national des forêts.
Ils préconisaient également de renforcer la flotte de bombardiers d’eau et d’hélicoptères, d’étudier une deuxième base aérienne, de développer les drones et les capteurs et de programmer sur plusieurs années les investissements des services départementaux d’incendie et de secours. La prévention devait devenir la première ligne de défense.
La loi de 2023 "à mi-chemin"
La loi du 10 juillet 2023 a repris une partie de ces recommandations, mais le rapport d’application de l’Assemblée nationale publié en avril 2025 a montré que la réforme demeurait inachevée. Des textes ont bien été adoptés sur le débroussaillement et l’urbanisme, mais certaines mesures réglementaires, certains plans territoriaux et plusieurs outils structurants restaient à concrétiser. Autrement dit, la France avait commencé à changer son droit sans encore transformer pleinement ses capacités.
Le Beauvau de la sécurité civile, achevé en septembre dernier, a élargi encore le chantier. Ses travaux décrivent un modèle performant, mais soumis à des crises plus fréquentes, plus longues et parfois simultanées. En 2023, les services d’incendie et de secours ont réalisé près de 4,8 millions d’interventions, dont plus de quatre millions concernaient le secours et les soins d’urgence aux personnes. Cette activité quotidienne mobilise des personnels qui doivent pourtant rester disponibles pour les catastrophes majeures de tout type.
Nouvel âge climatique
La future loi issue du Beauvau devra donc clarifier les missions des pompiers, mieux coordonner les SDIS, le SAMU, les ambulanciers et les associations, renforcer le commandement national et moderniser les systèmes d’information. Elle devra aussi former la population, généraliser les exercices, développer les réserves communales et mieux préparer la reconstruction après les crises.
Mais la question décisive sera celle des moyens. Le rapport réclame une programmation pluriannuelle, une participation plus lisible de l’État, des financements adaptés aux risques des territoires et une stratégie industrielle pour les véhicules, les avions, les drones et les communications. Il faudra aussi sauver le volontariat, clé de voûte du modèle français, en améliorant la disponibilité, la protection et la reconnaissance des sapeurs-pompiers volontaires.
À lire aussi : Incendies : "Dans le sud de la France, il est très difficile de trouver des arbres qui résistent aux feux..." Pourquoi il est devenu indispensable de repenser nos forêts
Les diagnostics existent donc déjà. La France ne manque ni de rapports ni de propositions. Mais elle manque encore d’une doctrine appliquée, d’une gouvernance stable et de financements proportionnés au nouvel âge climatique. Après les brasiers, l’urgence politique – et la feuille de route du futur président élu l’an prochain – sera de ne pas laisser retomber les promesses avec les dernières fumées.