C'est la polémique de la rentrée littéraire. Le roman de l'écrivain Thélyson Orélien, C'était ça ou mourir, prix Fnac 2026 et nommé aux prix Goncourt, Médicis et Femina, est soupçonné d'avoir été écrit avec l'aide de l'intelligence artificielle (IA). Les accusations sont nées lundi sur X où le compte Balance ton Claude, jusqu'ici méconnu du grand public, a affirmé avoir soumis plusieurs passages du livre à l'outil de détection d'IA Pangram. « Nous avons testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat: 100% IA », écrit le compte. Le post a rapidement été partagé par un journaliste du Figaro, avant de voir son nombre de vues s'envoler.

La maison d'édition de Thélyson Orélien s'est élevée « fermement contre tout propos malveillant affirmant de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, qui blessent affreusement l'écrivain au parcours exceptionnel ». Thélyson Orélien lui-même s'est défendu auprès de Libération : « J'ai toujours aimé la création et l'écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine ». Il a indiqué être « en train de constituer un dossier » pour « prouver » ce qu'il dit.

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Un outil à la fiabilité reconnue

Pangram, l'outil de détection IA utilisé dans cette affaire, a été développé par deux ingénieurs diplômés de l'université de Stanford. Sur son site, le logiciel se vante d'être « plus performant que les autres détecteurs d'IA ». Sa dernière version, Pangram 4, affiche un taux de faux positifs de 0,0041 %. Concernant les romans, Pangram estime dans une note récente à 0,003 % son taux de faux positifs. « En général, Pangram fonctionne de manière optimale lorsque les conditions suivantes sont réunies : le texte est long, le texte est rédigé en phrases complètes, ce domaine est bien représenté dans les ensembles de données d'apprentissage courants disponibles en ligne, le texte fait davantage appel à la créativité et est moins stéréotypé », précise-t-il.

La fiabilité de Pangram a d'ailleurs été reconnue par plusieurs études universitaires. Des chercheurs de l'université de Bruxelles, en Belgique, ont soumis 160 textes à Pangram et sont parvenus à la conclusion que Pangram obtenait « systématiquement de meilleurs résultats » que les autres outils de détection d'IA. Ils font état d'une « grande précision dans la détection des textes entièrement générés par IA, des textes hybrides (écrits par des humains mais avec des morceaux générés par IA) et des textes humanisés (textes hybrides mais avec des prompts IA pour le faire passer plus naturel) ». Une autre étude, publiée en août 2025 par deux chercheurs de l'université de Chicago, souligne également que « Pangram atteint des taux de faux négatifs et de faux positifs proches de zéro, qui restent stables quel que soit le modèle, les règles de seuil, la longueur des passages, les "stubs" (inférieurs à 50 mots) ou les outils "d'humanisation'' ».

La difficulté de la langue ?

Thélyson Orélien a avancé auprès de Libération une hypothèse d'explication : « Je pense que le logiciel est habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques. » L'écrivain canado-haïtien a précisé que son romain était « écrit en français, mais quand les migrants parlent entre eux, ils parlent dans leur langue maternelle », selon des propos rapportés par Le Monde.

Cela aurait-il pu mettre en difficulté Pangram ? « Il y a souvent le cas des textes des gens non natifs. Dès qu'on ne maîtrise pas parfaitement une langue, on tend à écrire de manière plus régulière et prévisible, ce qui peut générer des faux positifs », estime auprès du Point Thibault Celier, créateur d'un cabinet de conseil en IA générative à Paris. Un article publié par des chercheurs de l'université de Stanford, en 2023, avait ainsi montré que les détecteurs d'IA classaient souvent à tort les textes rédigés par des locuteurs non natifs de l'anglais comme étant générées par l'IA. Pangram ne faisait toutefois pas partie de l'étude.

Pangram « a délibérément entraîné son détecteur sur des données multilingues, y compris des langues sous-représentées », balaie auprès de Libération Filip van Droogenbroeck, professeur d'analyse des données en Belgique et l'un des auteurs de l'étude citée plus haut. « Les faux positifs sont extrêmement rares », assure-t-il. Dans un nouveau post mardi, Balance ton Claude a indiqué avoir soumis à Pangram d'autres textes écrits par Thélyson Orélien avant 2022. Tous affichent un taux d'IA de 0%, ce qu'a confirmé Libération.

Des erreurs possibles

Des biais restent toutefois possibles. « Un humain pourrait avoir les mêmes tournures de langage qu'un LLM [large language model] donné, particulièrement si des personnes de cette région ont aidé à entraîner le modèle », juge dans Le Monde Ophélie Fraisier-Vannier, chercheuse à l'Institut de recherche en informatique de Toulouse. Elle estime aussi que des « textes au format inhabituel par rapport à une prose plus classique » peuvent fausser les résultats. Un auteur américain, Freddie deBoer, a aussi souligné que Pangram signalait parfois l'ensemble du texte comme étant généré par IA lorsqu'il ajoutait quelques phrases générées par IA à un paragraphe qu'il avait lui-même écrit.

Pangram reconnaît d'ailleurs que son modèle « présente un taux d'erreur non nul » et que ces erreurs « peuvent entraîner des préjudices ». Plus tôt dans l'année, Pangram avait ainsi estimé que la nouvelle Le Serpent dans le bosquet de Jamir Nazir, récompensé par le Prix commonwealth de la meilleure nouvelle 2026, avait été intégralement généré par IA. L'auteur a finalement été blanchi. Comme l'ont montré les équipes de “Quotidien” sur TMC mardi soir, des outils de détection IA ont aussi estimé que la Bible avait été… majoritairement rédigée avec l'aide de l'IA.