Enquête. Affaire Christian Nègre : victimes de soumission chimique, elles attendent un procès depuis près de 10 ans
Jamais elle n’aurait imaginé être droguée sous les ors de la République, au sein du prestigieux Palais Royal qui abrite le ministère de la Culture. Sylvie Delezenne, 45 ans, fait partie des près de 300 femmes qui accusent de soumission chimique Christian Nègre, l’ancien DRH pensionnaire de la rue de Valois à Paris. Toutes attendent depuis près de 10 ans maintenant la tenue d’un procès, pas espéré avant 2028…
C’est lors d’un entretien d’embauche au ministère que Sylvie Delezenne, originaire du nord de la France, se serait vue administrer à son insu du furosémide (un diurétique) dans son café par Christian Nègre. « Au bout de 45 minutes, j’ai ressenti les premiers symptômes. Cela a été très progressif. J’ai d’abord eu des gargouillements, puis des tremblements, des palpitations. Jusqu’à atteindre le stade de non-retour. J’avais le ventre tellement gonflé qu’il fallait que j’urine », raconte-t-elle. Christian Nègre l’avait emmenée sur les quais de Seine « afin de lui faire découvrir le patrimoine parisien ». Prise d’une envie irrépressible, Sylvie parvient à trouver un recoin. « [Christian Nègre] est venu vers moi de manière très chevaleresque, avec sa belle veste bleue et m’a dit : “Écoutez, je vais vous cacher au cas où quelqu’un viendrait.” Il avait son visage à 30 cm du mien. »
Honteuse, elle pense avoir « foiré son entretien » et être devenue « la risée du ministère ». Comme Sylvie, elles seraient des centaines à avoir vécu le même type de rencontre, que ce soit le long de la Seine à Paris ou le long de l’Ill à Strasbourg…
Sylvie Delezenne, victime présumée de soumission chimique. Photo DR
Un mode opératoire bien huilé
Entre 2009 et 2018, Christian Nègre, aujourd’hui âgé de 63 ans, aurait opéré selon un mode opératoire bien huilé au sein du ministère de la Culture, puis à la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) du Grand Est à Strasbourg, où il a été muté en 2016. Cet adepte de l’urolagnie (excitation sexuelle liée à l’urine) aurait administré des diurétiques dans du café à ses victimes lors d’entretiens d’embauche, puis aurait consigné leur réaction et leurs photos dans un fichier Excel, intitulé « Expériences P ».
Il faudra attendre le 15 juin 2018 pour que cet ancien membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes soit appréhendé. C’est durant une réunion que Christian Nègre s’est fait prendre. Celui que l’on surnommait « le photographe » a été surpris en train de photographier sous la table les jambes de la sous-préfète de Moselle, Magali Martin. Suspendu puis limogé, Christian Nègre est mis en examen depuis 2019 pour « administration de substance nuisible », « violences par personne chargée de mission de service public » ou « atteinte à l’intimité » et « agression sexuelle » et placé sous contrôle judiciaire.
Un collectif de femmes accusant l’ex-DRH Christian Nègre de soumission chimique, accompagné dans leur combat par la députée Sandrine Josso. Photo DR
« J’ai pris conscience d'être au cœur d’un scandale d’État »
Les enquêteurs ont découvert l’existence du fichier Excel que tenait Christian Nègre. À l’intérieur figurait l’identité de 181 femmes, dont celle de Sylvie Delezenne. Comme beaucoup de victimes présumées, c’est lorsqu’elle a été contactée par la police quelques années plus tard que Sylvie Delezenne a pris conscience de l'ampleur de l'affaire. « Je me suis rendu compte que j’étais au cœur d’un scandale d’État », raconte-t-elle.
L’enquête a débuté le 19 juin 2018. Huit ans plus tard, l’attente d’un procès se fait longue pour les victimes présumées. « Il y a eu un gros retard au démarrage. Je pense que la justice a laissé traîner en se disant que les faits n’étaient pas si graves, et n’a pas pris conscience de l’ampleur du dossier », explique Me Louis Beriot, avocate de quatre plaignantes. Ces derniers mois, les choses se sont accélérées grâce à la médiatisation de cette affaire. En février dernier, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a lancé un appel national visant à identifier de nouvelles victimes. Il y a sept mois, elle en recensait 248, dont au moins 180 parties civiles.
De plus en plus de victimes présumées
Ce rare appel lancé par la justice ainsi que la médiatisation de cette affaire hors-norme, dont s’est aussi fait l’écho la presse étrangère, a contribué à identifier de nouvelles victimes présumées. Selon les informations du groupe EBRA (dont fait partie notre journal), une petite cinquantaine de femmes se seraient manifestées depuis le début de l’année, portant leur nombre total à près de 300. « En un an et demi, nous sommes passés de 20 victimes à plus de 61 accompagnées par notre association », détaille Floriane Volt, porte-parole de la Fondation des femmes.
Après avoir été reçues en janvier, les parties civiles ont de nouveau rendez-vous ce 10 septembre au tribunal judiciaire de Paris avec les deux juges d’instruction en charge du dossier pour faire le point sur l’avancée de l’enquête. Jérôme Moreau, porte-parole de France victimes, qui accompagne 150 femmes dans ce dossier, salue « un travail pédagogique » et un « effort d’information » de la part de la justice. En réalité, cette transparence intervient après que la Fondation des femmes a poussé un cri de colère en juillet 2025, dénonçant « l’opacité de la procédure » et « l’absence totale d’information ». Dans cette affaire, toutes les victimes présumées ne seront pas auditionnées par les juges d’instruction, et plus aucune expertise médicale n’est accordée, compliquant l’indemnisation des victimes. « Cette affaire traduit comme beaucoup d’autres les défaillances du système judiciaire dans les dossiers de violences faites aux femmes », déplore Floriane Volt.
La plupart des victimes présumées gardent des séquelles psychologiques. Sylvie Delezenne vient de se voir diagnostiquer, 10 ans après les faits, un syndrome de stress post-traumatique. « Je suis désormais incapable de faire un entretien avec un homme », raconte celle qui s’est reconvertie dans la coiffure. D’autres ont développé des cancers, et fait des fausses couches, sans que le lien avec les faits dénoncés ne puisse être établi. De son côté, Christian Nègre, sous contrôle judiciaire, utilise une fausse identité - il se fait appeler « Bernard » - et a proposé ses services de consultant en ressources humaines à Paris. Au grand dam des victimes.
L’instruction devrait se clôturer au mieux d’ici la fin de l’année. Un procès pourrait se tenir au mieux début 2028 devant le tribunal correctionnel de Paris. Contactés, ni le parquet de Paris, ni le ministère de la Culture, ni l’avocate de Christian Nègre n’ont répondu à nos sollicitations.
3919 - Violences femmes info
Un numéro d'appel national, le 3919, est dédié à l'écoute et à l'orientation des femmes victimes de violences. Appel gratuit et anonyme, service accessible 24h/24 et 7 jours sur 7.