l'essentiel Jean Viard, sociologue et directeur de recherche à Sciences Po, décrypte l’attachement de la société française à l’équipe de France, alors qu’elle subit depuis plusieurs jours, lors de la Coupe du monde, des attaques racistes.

Comment expliquez-vous l’union actuelle autour de l’équipe de France de football, alors qu'elle a pu, dans le passé, être source de clivages ? On pense à la Coupe du monde de 2010 ou lorsque, à plusieurs reprises, des responsables politiques ont accusé les joueurs de ne pas chanter la Marseillaise...

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Jean Viard : Je crois que ces polémiques appartiennent au passé. À présent, il y a une telle envie de victoire que, peu importe l’issue, cela procure du bonheur à tout le monde. Derrière tout cela, il y a la question du récit collectif d’un pays postcolonial : en France, un tiers de la population est issu de la mémoire coloniale, mais ça n’est pas valorisé, ni raconté politiquement. Ce sont les discours racistes à l’étranger, comme récemment en Espagne, qui rappellent que cette question n’est pas que franco-française. En réalité, la France doit en profiter pour raconter sa société métissée. Notre société n’est pas complètement blanche, ne l’a jamais été comme certains le fantasment.

La composition multiculturelle de l’équipe, longtemps objet d'attaques racistes en France, semble aujourd’hui mieux acceptée. Y voyez-vous un effet des performances sportives ou une évolution en profondeur de la société française ?

On devient moins xénophobes et racistes dans la société française, oui. Mais attention : ceux qui le restent sont plus violents dans leur rejet. Les études montrent que les clichés reculent, mais la minorité raciste se radicalise. C’est pour cela qu’il faut profiter de ces grandes compétitions pour créer un récit positif, sinon rien ne change durablement. Après les victoires en Coupe du monde, l’unité ne dure pas forcément, et l’extrême droite reprend le fil du discours.

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Kylian Mbappé s’affirme comme une figure qui n’hésite pas à s’exprimer. Il a par exemple répondu directement à la sénatrice paraguayenne qui l'avait traité de "Camerounais colonisé". Peut-il incarner ce récit fédérateur ? Comment percevez-vous son rôle de porte-voix ?

Mbappé, c’est un vrai leader. Il a confiance en lui, il sait où il va et il a conscience d’incarner quelque chose au-delà du terrain : il parle et il défend ses valeurs. Quand il répond publiquement à ces attaques racistes, il montre aussi l’importance de cette force de caractère. À l’étranger, il représente une nouvelle image du Français : un Français métissé, combatif, qui n’a rien à renier de ses origines. Les identités sont composites, lui porte sur ses épaules des pans entiers des mondes arabe et africain. C’est un formidable symbole de ce que la France pourrait raconter au monde.

Face aux attaques, le Rassemblement national a multiplié les adresses de soutien aux Bleus et à leur capitaine. Jean-Marie Le Pen parlait pourtant lui aussi de "joueurs étrangers" pour qualifier la sélection. Est-ce une étape de plus dans la dédiabolisation du RN ?

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Oui, Marine Le Pen n’est plus dans la provocation raciale et l’opposition pure, comme son père l’était. Aujourd’hui, elle vise le pouvoir, elle adapte donc son discours, évite les sorties sur l’ethnie. C'est une extrême droite populaire, axée sur le national, le retour à la souveraineté, la protection. Elle préfère instrumentaliser des inquiétudes différentes.

Quand les Français soutiennent leur équipe face à des insultes racistes étrangères, est-ce le signe d'une société en bonne santé ou un leurre dans ce moment d'euphorie qu'est la Coupe du monde ?

Ce qui est sûr, c'est qu'on fait nation dans ces moments-là. On fait bloc parce que c'est la France qui est attaquée, et parce que la victoire apporte une forme de fierté. Mais attention, ce réflexe est fragile. Tant qu’on gagne, la fierté est là. C'est terrible à dire, mais si on perdait, le soutien serait sûrement tout autre. Tout cela reste ponctuel, et c’est sur la durée qu’il nous faudrait construire ce fameux récit positif et inclusif. La ferveur autour de l’équipe de France montre que la nation peut se rassembler.