Evenepoel, Moreira, Vanden Borre, Bergs,… : Jean-François Lenvain se livre dans le Grand Entretien de la DH, "Je suis l'emmerdeur de service"
Ne le cherchez pas en Belgique ! Jean-François Lenvain a effectué le déplacement au Canada pour les championnats du monde de cyclisme. Pour son plaisir mais aussi pour accompagner les deux jeunes coureurs de la REV Academy de Remco Evenepoel avec laquelle il collabore (Yasu Vervoort et Noël Goijert). Sans oublier la délégation bruxelloise venue prendre des conseils en vue du Mondial 2030 dans notre capitale.
Le vélo, l'athlétisme, le football (il bosse avec plusieurs Diables dont Alexis Saelemaekers et Diego Moreira "je les connais depuis l'âge de 12 ans") ; aujourd'hui, il ne travaille qu'avec des pros. L'ancien prof de Cureghem dans un quartier difficile de Bruxelles ("ce fut mon université") n'est ni psy ni coach mental mais "Je suis payé pour être un emmerdeur".
Diego Moreira, le Benfica dans le cœur : "Là-bas, j'ai vu ce que cela signifiait d'aimer le football"Après avoir instauré le concept de "Purple Talent" à Anderlecht en compagnie de Jean Kindermans (pas impossible que ces deux-là se retrouvent un jour…), il a bourlingué au Standard, à l'Union ou encore à La Louvière. L'homme qui murmure à l'oreille des stars est multi-facettes. Il a également créé l'ASBL "Tous à bord", qui favorise l'inclusion des personnes handicapées à travers le sport et notamment la course à pied ("Remco a régulièrement financé les maillots"). Chaque année, une équipe court notamment les 20 km de Bruxelles avec une joëlette.
Direction le Drohme Golf au cœur de l'Hippodrome de Boitsfort autour d'un café. Pendant que certains tentent d'améliorer leur swing, il nous dévoile les coulisses invisibles d'un sportif de haut niveau. "J'ai souvent mon premier entretien avec un potentiel client ici. C'est souvent le premier et le dernier…"
Si vous deviez définir votre job actuel…
Je ne suis ni psy ni coach mental. Je me définis comme un prof avec un parcours de dix ans d'enseignement dans les quartiers bruxellois, notamment à Cureghem (place Lemmens). J'y ai appris la multiculturalité et l'importance de s'intéresser à l'histoire globale d'un jeune plutôt qu'à sa seule "photo" à un instant T. Aujourd'hui, mon job est d'être un "prof emmerdeur" et un "équipier de la progression" . Je n'enseigne pas de techniques pour gérer le stress ou les émotions. J'aide les sportifs à redéfinir la manière dont ils vivent au quotidien. Une forme d'éducation à la vie à côté de leur sport.
"One + 1 to 2028" : le programme de Jean-François Lenvain qui accompagne les sportifs belges bien au-delà des terrainsQuel parallèle établissez-vous entre votre expérience d'éducateur dans les quartiers difficiles et la vie d'un sportif de haut niveau ?
À Anderlecht, j'ai rencontré des jeunes en difficulté hermétiques à l'inconnu, persuadés que l'école n'avait pas de sens et qu'ils n'avaient pas d'avenir. J'ai compris que ce qui leur manquait, c'était l'expérimentation. Mon rôle était de leur offrir de nouveaux ressentis et des expériences gratuites avec le monde adulte pour qu'ils puissent comparer et choisir en connaissance de cause.Dans le sport, c'est la même chose. La plupart des sportifs sont hyper-focalisés sur un seul "muscle" ou projet depuis qu'ils sont très jeunes. Dès que les choses vont moins bien, ils n'ont pas d'autres terrains à côté pour prendre de l'oxygène. Mon travail est de les convaincre d'essayer d'autres choses et de rencontrer d'autres profils.
"Beaucoup de sportifs portent leur carrière comme une croix"
Vous prétendez qu'il faut être à un niveau "Champion's League" dans tous les aspects de la vie. Qu'est-ce que cela veut dire ?
On ne peut pas être au niveau Champion's League (ou top 100 ATP) pendant les 5 ou 6 heures consacrées quotidiennement à son sport, et être d'un niveau extrêmement faible sur tout ce que l'on fait à côté. À un moment donné, les deux aspects se rejoignent. Beaucoup intègrent le sport professionnel uniquement grâce à un talent hors norme chez les jeunes. Mais une fois chez les pros, tout le monde possède le même talent qu'eux. La différence se fait sur les à-côtés. Un aspect que l'on n'évalue malheureusement jamais en formation. Beaucoup de sportifs professionnels se retrouvent dans des "prisons dorées" . Ils sont des stars sur Instagram, gagnent beaucoup d'argent, mais portent leur carrière comme une croix et n'attendent qu'une chose : qu'elle s'arrête, parce que leur vie ne leur plaît pas. C'est pour cela que je refuse d'aider les gens à entrer dans le sport pro, mais lorsqu'ils y sont, je m'efforce d'être leur équipier pour que cela se passe le moins mal possible.

Un sujet tabou concerne la fin de carrière des athlètes.
L'après-carrière commence dès le début de la carrière. C'est comme la pension dans le monde du travail : personne n'y pense quand il a 30 ans. Sauf que dans le sport, la pension arrive à cet âge-là. Afin d'apporter une réponse, j'ai mis en place le projet "Champions Roots", qui est une communauté de mentorat et d'entraide entre sportifs de haut niveau. On y retrouve des espoirs, des athlètes en pleine carrière et d'autres en fin de parcours ou déjà retraités (comme Anthony Vanden Borre, Cynthia Bolingo, Ismaël Debjani, Claire Michel ou Anne Zagré).
Vous êtes connu pour avoir lancé le concept" Purple Talents" qui a connu beaucoup de réussite à Anderlecht. Comment débarquez-vous dans un milieu qui n'est pas le vôtre ?
Rien ne m'y destinait. J'étais à Curegem avec un public qui faisait peur à tout le monde. J'ai rencontré Philippe Collin, le secrétaire général d'Anderlecht. Le club ne parvenait pas à sortir de jeunes talents malgré de l'argent dépensé auprès des parents notamment. Ma réponse ? Le problème d'Anderlecht était d'ouvrir Neerpede uniquement de 17h à 20h pour proposer du football. Pour atteindre l'exceptionnel, il faut s'occuper de ce qui se passe avant 17h et après 20h. J'ai travaillé bénévolement la première année pour co-construire le programme "Purple Talents" avec Jean Kindermans, en structurant l'extrasportif : le lien avec les écoles, les familles d'accueil, la logistique et les familles. Plus tard, Herman Van Holsbeeck m'a appelé pour que j'applique cette logique "H24, 7 jours sur 7" à l'équipe première, en me confiant l'encadrement de Dieumerci Mbokani, sur qui le club prenait un risque financier énorme.
"Anderlecht m'a confié l'encadrement de Mbokani pour lequel il abvait pris un gros risque financier"
Les footballeurs mais aussi leur entourage (famille, agent,…) acceptent-ils facilement votre discours dit d'emmerdeur ?
La plupart des gens n'aiment pas cela au départ ; ils préfèrent les parents ou les entraîneurs qui leur disent qu'ils sont magnifiques. Neuf personnes sur dix que je rencontre ne me voient qu'une seule fois et disparaissent dès que je commence à tracer le chemin. Il n'y a que les athlètes du top absolu qui ont la capacité de se dire : "Même si tout va bien, j'ai besoin de quelqu'un qui vient régulièrement appuyer là où ça fait mal". Anthony Vanden Borre a un jour résumé ma fonction : "C'est mon emmerdeur. La personne qui du matin au soir me dit ce que je n'ai pas envie d'entendre".
Dans des clubs comme le RWDM ou La Louvière, mon rôle auprès des staffs a surtout été celui d'un traducteur. Les entraîneurs jouent leur tête tous les trois jours et cherchent des joueurs fiables pour le week-end, alors que beaucoup de joueurs talentueux sont dans une phase de carrière descendante ou en "dépressurisation" émotionnelle. J'aide le staff à comprendre ce décalage pour recréer de la cohérence.

Vous parlez souvent d'Anthony Vanden Borre que vous avez accompagné. N'a-t-il pas gâché sa carrière quand on la compare à celle de son comparse Vincent Kompany ?
Le problème du sport et du football, c'est qu'on ne regarde pendant très longtemps que les pieds. On ne conscientise jamais le joueur sur ce qui se passe à côté. Anthony a exploité son potentiel footballistique à 100 %. Mais sur le plan émotionnel, il n'était pas fait pour la violence du foot professionnel : il avait un besoin immense d'être rassuré, d'amour et de bienveillance, ce que ce milieu n'offre pas. Pourtant, sa carte de visite est extraordinaire : il a joué la Coupe du monde, les JO, la Ligue des Champions et compte de nombreux matchs en Premier League et avec les Diables Rouges. Il a un profil unique en Belgique parce qu'il a vécu à la fois le sommet (le 1/10 qui réussit) et les moments les plus sombres (le noyau B, les moqueries des médias). C'est pour cela qu'il devient aujourd'hui très consistant dans son rôle d'analyste et d'éducateur : il faut lui laisser le temps de passer ses diplômes à La Louvière.

Concrètement, intervenez-vous sur des aspects de la vie quotidienne comme l'usage du téléphone, la nourriture,… ?
Mon ambition est de transformer mes joueurs de "footballeur" à "sportif de haut niveau faisant du football". Prenez l'exemple de la cuisine : beaucoup de joueurs ont des chefs privés. Moi, je les pousse à cuisiner eux-mêmes, à faire leurs courses le lundi pour remplir leur frigo et à planifier leurs menus. Cuisiner, c'est apprendre à se projeter et à s'organiser. Or, un footballeur de 20 ans a souvent moins d'expérience et de maturité de vie qu'un ado normal de 16 ans, car le milieu professionnel lui donne tout gratuitement dès son plus jeune âge (voiture, cadeaux, argent), ce qui le coupe de la réalité et de l'apprentissage de la vie. Certains Diables m'appellent pour me montrer qu'ils cuisinent. Je les pousse aussi à poser leur téléphone pour se concentrer. Les plus grands champions avec qui je travaille, comme Remco Evenepoel ou Zizou Bergs ont compris que s'investir dans des projets extra-sportifs (comme l'académie de cyclisme REV pour Remco) sert de contre-balancier indispensable et de "reset" mental, que l'on gagne ou que l'on perde.
"Seuls les athlètes de haut niveau aiment que l'on appuye où ça fait mal"
Comment jugez-vous la trajectoire d'Arnaud De Lie avec lequel vous avez aussi collaboré ?
Arnaud est ce qu'on appelle un "mature précoce". Chez les jeunes, il n'a pratiquement jamais connu la défaite. Quand ces profils arrivent chez les professionnels, le sport business s'en empare immédiatement pour faire du clic et de l'argent. On l'a présenté comme le nouveau Philippe Gilbert alors qu'il ne l'est pas. Il a connu des saisons récentes plus difficiles, mais sa décision de changer d'équipe, de s'ouvrir à l'étranger et de se mettre dans l'inconfort montre une vraie lucidité. Pour des coureurs comme lui, il faut parfois accepter de reculer pour mieux sauter, même si les clubs manquent souvent de temps. Son talent pur est là, il a simplement besoin de remettre les choses à l'endroit.

Quelle est votre plus belle reconnaissance après toutes ces années d'activité ?
C'est de voir de nombreux joueurs croisés durant mon parcours revenir vers moi des années plus tard. Des gars qui étaient dans les "9/10" en difficulté, qui m'ont parfois rejeté ou qui ont quitté Neerpede à cause de mes discours francs, reviennent à 25 ou 26 ans et me disent : "Au final, tu étais le seul à me dire la vérité à l'époque".
"Pas des amis mais ils ont appris à travailler ensemble": comment la relation Evenepoel-Van Aert a évolué depuis le clash de Louvain en 2021Avec qui travaillez-vous actuellement ?
Aujourd'hui, je fais une vingtaine d'accompagnements individuels, et pour plus de la moitié d'entre eux, cela fait 10 ou 15 ans que nous travaillons ensemble. J'accompagne Alexis Saelemaekers ou Remco Evenepoel depuis qu'ils ont une dizaine d'années. C'est cette confiance durable qui constitue ma plus belle récompense.
Et vos projets ?
Je peux utiliser nos outils pour concevoir un guide méthodologique pratique synthétisant les grands principes éducatifs et d'accompagnement extra-sportif que j'ai réussi à développer.
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