En quittant les bassins de Marineland, Tofino — un massif béluga de plus de 1500 kilogrammes — est devenu le dernier cétacé captif de l’histoire du Canada.

Ce départ concrétise la plus vaste opération de relocalisation de cétacés au monde. En quelques semaines, le site touristique désormais fermé à Niagara Falls, en Ontario, a orchestré l’expédition de 30 bélugas et quatre dauphins vers cinq aquariums aux États-Unis et en Espagne.

La pénombre et le brouillard tombent sur un bassin artificiel d’eau éclair par un spot. On y voit aussi un camion, une grue ainsi que la tour du parc Marineland.

Le brouillard enveloppe le bassin Arctic Cove maintenant vide alors que Tofino — la dernière baleine en captivité au Canada — est transférée vers le parc SeaWorld à San Antonio.

Photo : La Presse canadienne / Carlos Osorio

Le Canada ne compte désormais plus aucun cétacé en captivité, une situation définitivement scellée par une loi fédérale adoptée en 2019.

Dans le cadre d’une clause de droits acquis, Marineland a pu garder ses baleines, mais a dû séparer les mâles et femelles afin d’éviter toute reproduction et arrêter les spectacles.

Ce fut le début du déclin du parc alors que son fondateur, John Holer, venait de décéder l’année précédente.

L’histoire des cétacés en captivité au pays

La captivité des baleines au Canada a commencé en 1964 avec une orque nommée Moby Doll. L’Aquarium de Vancouver souhaitait initialement tuer une orque et l’exposer.

Le harpon n’ayant pas réussi à tuer la bête, les autorités l’ont placée dans un bassin improvisé. Moby Doll est morte après 88 jours de captivité.

Une nouvelle industrie était née au Canada.

Des baleines  vraiment choyées

Lundi, une équipe d’experts a coordonné le transfert des six derniers bélugas de Marineland. Ainsi, Yukon et Gimli ont rejoint l’aquarium Shedd de Chicago, tandis que Tank, Odin, Orion et Tofino ont pris la direction de SeaWorld San Antonio.

L’émotion était palpable chez les soigneurs du parc qui faisaient leurs adieux aux animaux.

Un béluga est sorti d'un camion de transport après son arrivée au Mystic Aquarium, le 15 mai 2021 à Mystic, dans le Connecticut.

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Avec l’aide des soigneurs, le béluga est placé dans une civière avec une ouverture pour la tête, les nageoires et la queue. Les rebords sont matelassés pour éviter les frictions selon les recommandations de la CCPA.

Photo : Associated Press / Jason Decrow

Taylor-Lee Dell reconnaît être beaucoup attachée à Odin au cours des cinq dernières années. Elle tenait d’ailleurs la tête d’Odin entre ses mains lorsque le grutier l’a sorti des eaux du bassin Friendship Cove.

 J’ai essayé de lui dire au revoir, de lui dire que je l’aimais et de le réconforter, raconte-t-elle la voix étranglée par l’émotion.

C’est vraiment difficile de perdre un membre de sa famille. J’ai l’impression de perdre mes enfants.

Certains soigneurs se retrouveront bientôt au chômage. Mme Dell ne sait pas encore ce qu’elle fera ensuite, mais elle compte prendre du temps pour elle.

 Je ne referai jamais ça de ma vie et je l’ai en quelque sorte accepté, reconnaît-elle en ajoutant que les baleines étaient  vraiment choyées.

Mme Dell soutient que peu de gens savent ce que c’est que de travailler avec des baleines, surtout avec la montée du mouvement contre la captivité au Canada.

Je veux que tout le monde sache que les baleines étaient aimées [et] vraiment choyées.

Selon Andrew Burns, conseiller du parc, les baleines auraient été euthanasiées si elles n’avaient pas pu être transférées vers d’autres installations.

 Nous n’avions plus d’argent, plus de temps, indique-t-il en ajoutant qu’il est  incroyable que Marineland ait réussi cette opération complexe.

Un béluga est soulevé lors d’un bassin artificiel avant d’être chargé sur un camion à l’aide d’une sorte de hamac.

Une douzaine de personnes ont été nécessaires pour isoler les baleines et les guider, une à une, dans les sangles avant qu’une grue ne les soulève et les place dans des bassins sur des remorques de transport.

Photo : La Presse canadienne / Carlos Osorio

 Chaque décision que j’ai prise était fondée sur ce que je considérais être dans l’intérêt supérieur de ces animaux, a pour sa part indiqué la ministre canadienne des Pêches, Joanne Thompson, dans un communiqué. Leur transfert a nécessité le dévouement de nombreuses personnes, et je tiens à remercier tous ceux qui se sont mobilisés.

Lors de six transferts, le parc a transporté ses mammifères marins à l’aquarium Shedd de Chicago, aux parcs SeaWorld de San Diego et de San Antonio, à l’aquarium de Géorgie à Atlanta et à l’Oceanográfique de Valence, en Espagne.

Des orques lors d’un spectacle au parc Marineland.

À une époque, Marineland était le parc d’attractions le plus populaire au Canada. (Photo d’archives)

Photo : Marineland

À l’aquarium Shedd, la vétérinaire en chef, la Dre Karisa Tang, rappelle que  le sauvetage n’est que le début.  Le chemin est encore long, et aider ces animaux à s’acclimater confortablement et en toute sécurité à leur nouvel environnement demande du temps, de la patience et de la confiance, souligne-t-elle.  Chaque jour, nous en apprenons davantage sur la façon dont chaque baleine se nourrit, se repose, réagit à ses nouveaux soigneurs et interagit avec les autres baleines.

En effet, ces transferts n’ont pas été sans risques. Peekachu, un béluga de 23 ans arrivé au début du mois à l’aquarium Shedd, est décédé deux semaines plus tard. L’aquarium de Chicago a indiqué que des analyses sanguines ont révélé que l’animal était gravement déshydraté.

L’histoire de Marineland

Fasciné par le monde du cirque, M. Holer a fait l’acquisition d’un petit terrain non loin des chutes canadiennes à Niagara Falls en 1961. Au fil des ans, il développa Marineland, misant principalement sur l’acquisition et la présentation de mammifères marins, tels que des orques, des bélugas et des dauphins, ainsi que sur la construction de montagnes russes et autres attractions.

À une époque, Marineland était le parc d’attractions le plus populaire du pays.

La veuve de M. Holer, Marie Holer, prit la relève après sa mort, durant des années qui s’avérèrent difficiles, la pandémie de COVID-19 ayant durement touché Marineland et d’autres attractions touristiques.

Alors que le monde se remettait de la crise, Marineland, lui, n’y est jamais parvenu. Début 2024, Mme Holer a mis le parc en vente avant de décéder en septembre de la même année.

Les dernières années

Les dernières années ont également été une période difficile pour les animaux. Depuis 2019, une orque, un dauphin et 19 bélugas sont morts à Marineland, selon un décompte préliminaire effectué par La Presse canadienne à partir de documents internes du gouvernement et de déclarations officielles.

Le dauphin Marina dans une sorte de hamac alors qu’on la transfère sur un camion.

Les quatre derniers dauphins de Marineland ont été transférés le 26 août dernier vers Valence en Espagne. (Photo d’archives)

Photo : La Presse canadienne / Carlos Osorio

En 2021, le gouvernement provincial, chargé de l’application des lois sur la protection animale, a également soutenu que tous les mammifères marins du parc étaient en détresse en raison de la mauvaise qualité de l’eau.

Marineland a dépensé des millions de dollars pour remédier à la situation avant que l’inspecteur en chef du bien-être animal de l’Ontario n’affirme finalement que les problèmes d’eau n’avaient ni causé ni contribué à la mort des animaux.

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De son côté, le parc a imputé certains décès à la loi de 2019.

Au cours des dernières années, le parc a déplacé une grande partie de ses animaux, bien que plusieurs centaines de cerfs y soient toujours présents. Le troupeau de bisons et les manchots ont également été déplacés et une douzaine d’ours ont été transférés plus tôt cette année dans un sanctuaire du Colorado.

Selon certaines sources, un accord aurait été conclu pour la vente de la vaste propriété, mais celui-ci serait conditionnel au départ des animaux du parc.

Quatre hommes transportent un ours dans un hamac en vue de son transfert dans un sanctuaire du Colorado.

Marineland a également transféré de ses derniers ours vers un sanctuaire du Colorado cet été. (Photo d’archives)

Photo : La Presse canadienne / Avec l’autorisation de Marineland

Marineland avait aussi envisagé de vendre l’intégralité de ses bélugas et de ses dauphins au Chimelong Ocean Kingdom, en Chine. Reconnu par les records Guinness comme le plus grand aquarium de la planète, c’était alors le seul site capable d’absorber un tel nombre de bélugas en captivité.

Mais le gouvernement fédéral a bloqué la demande d’exportation des bélugas vers la Chine, indiquant qu’il n’aurait pas été dans l’intérêt des cétacés compte tenu des lois concernant la reproduction et les spectacles.

Devant la menace du parc d’euthanasier les cétacés, un consortium d’aquariums, principalement situés aux États-Unis, s’est formé pour aider.

Un départ doux-amer

Le départ des baleines a également été difficile pour plusieurs anciens dresseurs de Marineland.

Marineland a licencié Kristy Burgess en février 2025 après l’euthanasie d’un jeune béluga du parc, Eos, pour raisons de santé.

Mme Burgess soutient que le parc la soupçonnait d’être la source d’un article de presse annonçant la mort du béluga. Elle a pris la parole publiquement l’automne dernier, affirmant que les baleines devaient être transférées au plus vite.

Kristy Bergess donne un bec à un béluga.

Kristy Burgess, une ancienne dresseuse de bélugas de Marineland, estimait qu’il fallait sortir les cétacés du parc. (Photo d’archives)

Photo : La Presse canadienne / Avec l'autorisation de Kristy Burgess

 Je suis soulagée en partie, car les animaux sont évidemment en sécurité et ne vivent plus sous la menace constante de l’euthanasie, mais c’est aussi un sentiment doux-amer et triste, car ils partent, avoue-t-elle.

Debbie Silva, qui a travaillé au parc jusqu’en 2021, déplore l’entrée en vigueur de la loi contre la captivité des baleines, sans que le sort des cétacés de Marineland n’ait pas été pris en compte.

 Personne ne s’est soucié du sort des baleines que nous avions en captivité, insiste-t-elle.  Mais en fin de compte, je suis contente de leur destination. Elles vont dans des installations de premier ordre, respectant des normes élevées, et c’est la meilleure solution compte tenu de la situation actuelle.

Un béluga nage dans un bassin de Marineland avant son transfert vers un aquarium aux États-Unis.

Au cours de leur carrière à Marineland, plusieurs soigneurs, actuels et passés, ont développé des relations très fortes envers les bélugas du parc.

Photo : La Presse canadienne / Carlos Osorio

En 2012, un ancien dresseur de Marineland a témoigné publiquement des conditions de vie des animaux, accusant le parc de négligence à cause de ses problèmes d’eau. Les témoignages de Phil Demers et d’autres anciens employés ont contribué à faire évoluer l’opinion publique et politique sur la captivité des baleines.

Lundi, M. Demers se tenait devant le parc et observait le passage du convoi de bélugas, escorté par la police.

 Je souhaite un bon voyage à mes amis, a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.  Nous avons officiellement vidé les bassins de Marineland.

Avec les informations de La Presse canadienne