Une offensive éclair et un embrasement. Le Yémen est de nouveau le théâtre de combats entre les forces gouvernementales, alliées à l’Arabie saoudite, et les rebelles Houthis. Le mouvement politico-religieux, né entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, a infligé ces derniers jours d’importants revers à ses ennemis, notamment une offensive éclair renforçant son contrôle sur le détroit de Bab el-Mandeb.

Ce point stratégique qui relie l’Europe à l’Asie via la mer Rouge et le canal de Suez est majeur pour le commerce international. Avec cette avancée militaire, la situation est particulièrement difficile pour la monarchie saoudienne, première exportatrice mondiale de pétrole brut. « La place des Houthis dans le jeu ne fait que se renforcer », analyse Jules Grange Gastinel, doctorant du CNRS, affilié au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire (CEDEJ) et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM).

« Les capacités d’un Etat »

Les Houthis ont-ils été trop longtemps sous-estimés ? « On ne les a pas pris au sérieux, car ils peuvent être parfois caricaturaux, beaucoup plus que les élites politiques du Hamas ou du Hezbollah par exemple », souligne ce spécialiste du Yémen. Et d’ajouter : « Ils sont souvent présentés comme un groupe rebelle, ce qui juridiquement est vrai, mais ils ont toutes les capacités d’un Etat. »

Les Houthis ont infligé une série de revers militaires aux forces gouvernementales yéménites et à leurs alliés saoudiens.

Les Houthis ont infligé une série de revers militaires aux forces gouvernementales yéménites et à leurs alliés saoudiens.  - H. Ali/Imago/Sipa

Le mouvement, fondé par Hussein Badreddine al-Houthi suivant la branche zaïdite de l’islam chiite, s’est d’abord forgé dans un contexte de guérilla entre 2004 et 2010, puis s’est renforcé à partir de 2011 jusqu’en 2014 et le coup d’Etat mené au Yémen. Depuis, les Houthis contrôlent notamment Sanaa, capitale du pays, et environ un tiers du territoire, le plus densément peuplé. « Ils ont développé des compétences plus administratives et politiques de routine de l’Etat, au contact des élites yéménites restées sur place », appuie le doctorant, qui a pu rencontrer des leaders pour écrire sa thèse.

« Loin des pirates somaliens »

« L’organigramme houthi est assez simple : il y a un imam de facto en position de surplomb, Abdul-Malik al-Houthi, chef religieux, politique et militaire, détaille Jules Grange Gastinel. En dessous, il y a des entités politiques, militaires et sécuritaires, collaborant dans un système qui ressemble au système iranien. » Et de résumer : « On est loin des pirates somaliens. »

« Ils sont souvent amalgamés à une sorte de petit Hezbollah, ce qui est très réducteur, ajoute-t-il. Ils n’ont pas le même fonctionnement, ni les mêmes ambitions. » En février dernier, lors des attaques israélo-américaines contre l’Iran, les Houthis n’étaient d’ailleurs pas entrés en guerre aux côtés de leurs alliés. « Ils ne prennent pas leurs ordres de Téhéran, abonde le spécialiste. Par contre des collaborations officielles et officieuses existent ».

Un projet de gouvernance « autoritaire voire totalitaire »

Sur le plan militaire, les Houthis peuvent compter sur les armes abandonnées par l’armée régulière lors de la guerre civile, mais aussi sur l’expertise de ses alliés iraniens, notamment dans la construction de drones. « Leur plus grande force militaire, c’est leur tactique de harcèlement développée dans la période de guérilla », pointe Jules Grange Gastinel. Une stratégie qui s’est encore affinée face à l’Arabie saoudite entre 2015 et 2022 et qui est toujours d’actualité. Mercredi, ils ont ciblé une installation pétrolière et une base militaire sur le sol saoudien à l’aide de missiles et de drones.

« Ils utilisent les armes dont ils disposent », indique le spécialiste du Yémen. Mais ce pragmatisme militaire a un prix : celui de nombreuses pertes humaines, militaires et civiles. « La pérennité de la guerre sert leur récit à la tête de l’Etat, qu’il soit politique, mais aussi religieux. Il y a un narratif autour du djihad qui est très important », note le doctorant, qui rappelle également le projet de gouvernance « autoritaire voire totalitaire » houthi.

Sur le front, la présence d’enfants soldats, formés militairement et idéologiquement dans des centres du nord du pays, est largement documentée. « Le Yémen est l’une des pires crises humanitaires du monde, avec des milliers de morts, de blessés et de vies détruites », déplore-t-il. Depuis le début du mois, au moins 100.000 personnes ont été déplacées.