"Il s'agissait d'un procès politique" : en Turquie, comment le régime d'Erdogan tente d'étouffer la justice
Décembre 2024, dans le nord de la Syrie. Une frappe de drone turc ôte la vie de Nazım Daştan et Cihan Bilgin, deux journalistes d'origine kurde qui couvraient les affrontements entre des groupes de mercenaires liés à Ankara et les Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition militaire regroupant des combattants kurdes et arabes.
Dans la foulée, le barreau d'Istanbul demande une enquête effective sur les circonstances de leur décès et rappelle que cibler des journalistes dans une zone de conflit incarne une violation du droit international humanitaire.
En réponse, le parquet général d'Istanbul engage des poursuites pénales contre la direction du barreau pour "propagande en faveur d'une organisation terroriste" et "diffusion d'informations trompeuses". Quelques mois plus tard, le procureur du même parquet intente une action en justice afin de destituer les dirigeants élus du barreau d'Istanbul, estimant qu'ils avaient outrepassé leur mandat professionnel.
"Je continue de croire que ce procès ciblait avant tout la défense, qui incarnait encore avant 2017 un contre-pouvoir"
Un "procès politique" visant le droit de la défense
"Il s'agissait d'un procès politique. En plus de viser l'un des plus grands barreaux du pays (celui d'Istanbul regroupe 68 000 avocats, NdlR), je continue de croire que ce procès ciblait avant tout la défense, qui incarnait encore avant 2017 un contre-pouvoir vis-à-vis des autorités politiques, estime İbrahim Kaboğlu, bâtonnier du barreau d'Istanbul. C'est le droit au droit qui a été attaqué".

En janvier 2026, ce célèbre constitutionnaliste âgé de 76 ans, professeur de droit et ancien député du CHP, le Parti républicain du peuple, principale formation d'opposition à l'AKP du président Erdogan, a enfin pu souffler, après son acquittement par un tribunal d'Istanbul.
En Turquie, un coup de poignard déchire l'opposition à Erdogan"Le procureur général qui a intenté les poursuites est maintenant ministre de la Justice", complète Selen Bilgesu Tamer, avocate et responsable des relations internationales du barreau d'Istanbul. "Cet épisode montre bien à quel point le concept de responsabilité politique a disparu en Turquie, ajoute İbrahim Kaboğlu. Non seulement le procureur a violé la Constitution sans conséquence, mais en plus son acte a été valorisé par une nomination politique".
Des réformes ciblant l'indépendance de la justice
Les poursuites subies par le bâtonnier du barreau d'Istanbul incarnent l'un des nombreux exemples des pressions politiques qui planent au-dessus du pouvoir judiciaire en Turquie depuis 2017.
guillement"Cette contre-révolution a constitué un choc pour nous, ainsi que la manifestation d'un gouvernement qui a peur des institutions publiques démocratiques menant un combat pour le droit".
Cette année-là, le président Recep Tayyip Erdoğan a enclenché une réforme constitutionnelle lui octroyant davantage de pouvoirs, au détriment du Parlement. Celle-ci lui permet, entre autres, d'intervenir directement dans la nomination des hauts magistrats (notamment au sein du Conseil des juges et des procureurs).
"Le droit constitutionnel des institutions a été tout à fait renversé, reprend İbrahim Kaboğlu. Cette contre-révolution a constitué un choc pour nous, ainsi que la manifestation d'un gouvernement qui a peur des institutions publiques démocratiques menant un combat pour le droit".
Comment la Turquie s'est positionné comme un acteur majeur sur le continent africainLe virage autoritaire s'est confirmé en 2020, tandis que la Grande Assemblée nationale de Turquie vote la loi controversée des "barreaux multiples", qui ouvre la voie à la création de barreaux concurrents, alignés sur la ligne politique du gouvernement, dans les grandes provinces. "C'était une tentative claire d'instrumentalisation du pouvoir judiciaire, en divisant les grands barreaux, mais elle a échoué", retrace le bâtonnier du barreau d'Istanbul.
En 2025, la Turquie se classait au 118e rang sur 143 au niveau de l'Index de l'État de droit construit par le World Justice Project (WJP). La même année, la Commission européenne a produit un rapport critiquant le rôle du système judiciaire turc dans le démantèlement de l'état de droit. L'exécutif a condamné le harcèlement et les poursuites dont font l'objet les avocats de la défense en raison de leur activité professionnelle, qualifiant ces agissements d'"ingérence inacceptable dans le droit à la défense".
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