Il y a 50 ans, Anderlecht, le Standard et Thierry Le Luron secouraient l'Union après sa faillite
13 octobre 1976. Le coup de marteau d'un juge résonne comme un coup de massue pour toute la famille saint-gilloise : la Royale Union, comme on l'appelait à l'époque, est déclarée en faillite par le Tribunal du travail de Bruxelles. Le point d'orgue d'une crise de plusieurs mois dont le matricule 10 ne se relèvera probablement pas, se dit-on. Et pourtant, le club onze fois champion de Belgique a su traverser la tempête. "C'est dans ce type d'histoire qu'on voit que le football peut être une communauté solidaire", résume aujourd'hui Charles Picqué, jeune supporter des Jaune et Bleu à l'époque, dont il deviendra plus tard président. Récit d'un petit miracle.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Les ingrédients classiques se retrouvent dans cette mauvaise salade. "Les échos de l'époque font mention de la mauvaise gestion du président d'alors, Ghislain Bayet", nous éclaire Yves Van Ackeleyen, coauteur du livre sur les 125 ans de la RUSG. Supporter âgé de 28 ans, à la fois avocat et homme d'affaires, Bayet arrive à la présidence du club en février 75, alors que les Apaches sont retombés en D2 une saison plus tôt. Il compte bien réussir un coup de maître pour ramener l'Union au sommet. "Il a vu le club dépérir, alors il écarte les vieux administrateurs et veut tout rénover. On peut même dire tout révolutionner, poursuit la mémoire vivante de la RUSG. Pour lui, l'histoire appartient au passé et il faut regarder vers l'avant."
Bayet, l'enthousiasme puis les questions
"On parlait de cette arrivée dans les cafés de Saint-Gilles, se souvient Charles Picqué. Beaucoup se disaient : 'Ça y est, le club va enfin revivre'. C'était un peu un moment de magie, d'autant que Bayet annonçait de grands projets de rénovation du stade, affichait beaucoup d'ambition et avait nommé Georges Heylens (NdlR : la première expérience d'entraîneur de l'ancien Anderlechtois et Diable rouge). Mais l'enthousiasme s'est rapidement accompagné de questionnements."

Car rien ne se passe comme prévu, évidemment. "Les choses démarrent d'abord bien, puis en fin de saison, beaucoup de joueurs comprennent qu'un projet de nouvelle équipe avec des professionnels est en train de se mettre sur pied", poursuit Yves Van Ackeleyen.
L'équipe des millionnaires… en D3
Le fil se casse, et l'Union est reléguée en D3. Bien décidé à remonter illico, le duo Bayet-Heylens engage de grands noms de D1, dont pas mal d'ex-équipiers mauves de l'entraîneur. "De Bolle, Verheyen, Stallaert, De Nul, Barth, etc. On parle de 'l'équipe des millionnaires' à l'époque, se remémore Yves Van Ackeleyen. C'est un peu l'histoire du président naïf, qui ne connaît pas le monde du foot et dépense trop, sans demander à étaler les remboursements des transferts sur plusieurs saisons par exemple. Dans la même période, il investit aussi dans la rénovation du stade, qui voit disparaître la piste d'athlétisme d'avant. Bayet table sur des assistances de 8-10 000 spectateurs, mais il n'y a parfois que 5-6 000 personnes au Marien."
guillementL'Union ne faisait plus vraiment peur à grand monde à cette époque.
L'équipe des ex-stars de D1 remonte bien en D2, mais à quel prix ? L'Union doit beaucoup d'argent à beaucoup de monde, et comme dans toute histoire de faillite, vient le moment où l'on ne sait plus rembourser. Début 76, Turnhout dépose plainte devant la fédération pour le non-paiement d'une dette d'1,5 million d'anciens francs belges, mais il y a aussi les 2 millions dus à Malines et le 1,5 million réclamé par Olse Merksem. "Des clubs ont fait preuve de patience, comme Anderlecht d'ailleurs, qui accepte de repousser à la fin de la saison certaines échéances, poursuit Yves Van Ackeleyen. Le climat était très différent, à l'époque, sans agressivité. Il faut aussi dire que l'Union ne faisait plus vraiment peur à grand monde."

Ces premiers obstacles sont passés, mais d'autres créances surgissent, et 17 joueurs saisissent la Commission du statut du joueur pour faire constater des arriérés de primes. Beaucoup sont vendus à l'intersaison pour boucher les trous. Mais à l'automne 1976, c'est le personnel administratif du club qui attaque l'Union devant le tribunal du Travail. Puis les joueurs (à nouveau). Un huissier vient même saisir la recette d'un match. Le 13 octobre, la faillite de l'ASBL Royale Union est prononcée par le Tribunal du Commerce de Bruxelles. Une première.
Le Standard, Bruges et Vanden Boeynants à la rescousse
"La dette était d'à peu près 40 millions de francs belges. Heureusement, le curateur désigné pour gérer cette faillite, Maître (Henri) Linon, a joué un rôle central, poursuit Yves Van Ackeleyen. Il n'y connaissait pas grand-chose au foot mais a compris l'importance de ce club et a été sensible au fait que l'école de jeunes était en péril. Il plaide brillamment et a une excellente idée : d'abord demander un premier sursis d'un mois. La condition : ne plus perdre d'argent durant ce laps de temps. Il sera accordé, puis il en obtiendra un autre plus long."
Pour réussir à ne plus perdre d'argent supplémentaire avant la période des transferts d'été, la solidarité s'organise. La presse relaie les messages et l'objectif d'atteindre 10 000 spectateurs au stade Marien lors du match suivant contre Ostende. Le Standard et Bruges, notamment, acceptent un amical contre l'Union sans contrepartie, histoire de générer des recettes. "Une certaine tristesse de voir disparaître l'Union s'empare du monde du foot, se remémore Charles Picqué. On ne se réjouit pas de notre situation, mais on fait preuve de solidarité. Il y a déjà cette culture du sauvetage du club, que l'on retrouvera plus tard également. 'L'Union continuera à vivre. C'est une période de vaches maigres, mais il faut la traverser et sauver le matricule', dit-on."
Des ex-joueurs versent des dons. Des personnalités aussi. "L'ancien premier ministre, Paul Vanden Boeynants (NdlR : né à Forest) donne en toute discrétion 300 000 francs belges. Thierry Le Luron offre une partie des bénéfices de son spectacle joué à Bruxelles. Un 33 tours avec des interviews de joueurs menées par Luc Varenne notamment est enregistré", énumère Yves Van Ackeleyen. "Je me souviens d'être allé danser au Bal de l'Union", sourit Charles Picqué.

guillementJe me souviens que mon père m'avait dit : 'Je crois que c'est foutu'.
Les cartes de soutien, vendues en rue, font florès. "J'avais 14 ans à l'époque et tout le monde en achetait. Elles coûtaient vingt francs, poursuit Yves Van Ackeleyen. Le climat était lourd. Je me souviens de mon père me disant : 'Je crois que c'est foutu'. On n'était pas du tout sûr d'arriver à sauver le club. À cette période, de nouvelles dettes apparaissaient toutes les deux semaines. C'est le moment de son histoire où l'Union est passée le plus près de la disparition."

Maître Linon, tombé du ciel
Mais l'acharnement de Maître Linon à ne pas lâcher a fait la différence. "On lui doit notre survie, poursuit Yves Van Ackeleyen. Sans lui, c'était fini. Il s'est investi jour et nuit pour sauver le club. Et il s'est pris au jeu à un point tel qu'il est devenu administrateur plus tard." Il décédera dans un accident de voiture au retour d'un match en déplacement.
Un autre acteur est déterminant : Jacques Baugnet, qui œuvre en parallèle à la création d'une nouvelle coopérative qui rachètera l'actif de la curatelle et le matricule de l'Union. "Cette idée et ce duo ont sauvé le club."
guillementC'est une belle histoire de fidélité.
"Il faut avoir vécu ça à l'époque pour se rendre compte qu'il aurait suffi qu'un ou l'autre baisse les bras pour que tout s'écroule, estime Charles Picqué. Mais même dans les moments les plus sombres, il y a toujours eu du soutien. C'est une belle histoire de fidélité, avec le message 'l'Union ne mourra jamais'."
Ceci étant, l'Union continuera longtemps à payer cette période noire. "Après 1976, ça a un peu été l'opération sauvetage permanent", résume Charles Picqué. "Il a fallu vendre chaque été nos bons joueurs pour continuer à apurer les dettes restantes." Avec, forcément, des résultats sportifs en berne, au point de tomber en Promotion (D4) à l'été 1981, point le plus bas de l'histoire du matricule 10 qui mettra des décennies à rebondir contre le fond de la piscine, passant l'essentiel de son temps en D3, jusqu'en 2015.

"L'Union est là où elle est aujourd'hui grâce à l'argent apporté par les propriétaires anglais (NdlR : en 2018), mais aussi grâce à ceux qui ont fait survivre le matricule", conclut l'ancien président de la Région bruxelloise et président d'honneur du club. Les cendres ont mis un long moment avant de reprendre la forme du phénix. Mais cinquante ans plus tard, la "Vieille dame" peut regarder le chapitre de la faillite comme un épisode à la fin heureuse, et certainement pas fatal.
Ghislain Bayet, le président pointé du doigt : "J'étais trop jeune et mal entouré"
Il a d'abord hésité à revenir sur cet épisode que l'on sent toujours douloureux, mais Ghislain Bayet qui s'est peu exprimé sur le sujet en cinquante ans, a accepté de livrer sa version. "Ça a été une grande leçon de vie pour moi. J'en retiens qu'il ne faut pas investir là où l'on est supporter."
Les dépenses ont-elles été démesurées par rapport aux retours ? "Oui, évidemment. L'Union allait mal quand je l'ai rachetée à Jean Boddaer, mais nous avons trop dépensé – et j'ai d'ailleurs perdu des millions à titre personnel. J'étais trop jeune pour un milieu compliqué et irrationnel par rapport à celui des affaires. Et j'ai été mal entouré et conseillé, aussi. Notamment pour l'achat des joueurs en provenance d'Anderlecht, suite à un accord avec le Sporting pour les obtenir à un prix favorable. Heureusement, il y a eu un élan positif ensuite grâce au travail mené par le curateur."
"Si je devais recommencer, il y a des erreurs que je ne commettrais plus", conclut du haut de ses 79 ans celui qui est toujours abonné à l'Union aujourd'hui mais qui, vacciné, n'a "plus jamais voulu investir dans le football".
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