Inondations au Tibet : que cherche à cacher Pékin ?
Une carte blanche de Vincent Metten, directeur des affaires européennes, International Campaign for Tibet
Le 26 août, de violentes inondations et coulées de boue ont frappé le comté de Kyirong, au Tibet, qui jouxte le Népal. De part et d'autre de la frontière, les dégâts sont considérables. Mais si l'on peut suivre l'évolution de la catastrophe au Népal, il est beaucoup plus difficile de savoir ce qui se passe au Tibet.
Au Népal, journalistes, autorités et organisations de secours ont rapidement pu documenter la catastrophe et rendre compte de son évolution. Les dernières estimations officielles au 1er septembre font état de 903 morts et près de 4 300 personnes toujours portées disparues.
Grâce à sa réactivité, un professeur a sauvé la vie de 900 élèves au NépalCôté tibétain, en revanche, on ne dispose d'aucun bilan indépendant. Plusieurs jours après les inondations, l'accès aux zones touchées reste extrêmement limité, empêchant d'établir l'ampleur réelle des pertes humaines et matérielles. Les autorités chinoises ont progressivement relevé leur bilan officiel, passé de trois morts dans les premiers jours à 16 morts et 546 disparus dimanche 30 août. Mais des informations recueillies par International Campaign for Tibet auprès de sources présentes dans la région font état de conséquences potentiellement beaucoup plus importantes.
Les villages de Sale, Serchung, Labi et Rizi, situés le long de la rivière, auraient été parmi les plus durement touchés. Selon ces sources, plus de 300 habitations auraient été détruites et de nombreuses personnes seraient toujours portées disparues. Des commerces, restaurants et maisons de thé tibétains ont également été emportés.
Contrôle de l'information
Ces informations ne peuvent pas être vérifiées de manière indépendante. Et c'est précisément le problème.
Les journalistes étrangers ne peuvent pas accéder librement aux zones touchées. Des vidéos et témoignages publiés sur les réseaux sociaux chinois ont été supprimés. Des survivants déplacés vers Kyirong auraient été placés sous surveillance étroite et leurs contacts avec l'extérieur limités.
Les autorités de Lhoka ont par ailleurs annoncé avoir interrogé deux personnes pour avoir diffusé des chiffres jugés "faux" ou "exagérés" sur les morts et les disparus. Les autorités leur reprochent notamment d'avoir diffusé des informations susceptibles de provoquer "la panique" et de nuire à la "stabilité sociale".
Implication de Xi Jinping
Dans une situation d'urgence, la transparence n'est pourtant pas une question secondaire. Les informations provenant des habitants permettent d'identifier les villages isolés, les personnes disparues et les besoins immédiats. Elles permettent aussi aux familles de retrouver leurs proches et aux secours de mieux orienter leurs efforts.
La réaction du pouvoir chinois est d'autant plus notable que Xi Jinping s'est directement impliqué dans la gestion de la catastrophe. Le Premier ministre Li Qiang a été envoyé dans la région et Pékin a également déclenché son niveau maximal de réponse d'urgence.
Cette mobilisation au plus haut niveau montre que la gravité de la situation est connue des autorités. Elle rend d'autant plus difficilement justifiable l'absence d'informations indépendantes sur son bilan.
Même schéma qu'en janvier 2025
Ce n'est pas la première fois que la gestion d'une catastrophe au Tibet s'accompagne d'un contrôle étroit de l'information.
En janvier 2025, le séisme de Dingri avait fait officiellement 126 morts. Aucun média international n'avait pu couvrir librement la catastrophe depuis les zones les plus touchées. Des estimations indépendantes avaient donné des chiffres supérieurs, sans qu'il soit possible de les vérifier. Des Tibétains qui avaient partagé des informations sur la situation avaient été rappelés à l'ordre ou sanctionnés.
Le même schéma semble aujourd'hui se reproduire : accès limité, informations indépendantes difficiles à obtenir, contrôle des réseaux sociaux et forte mise en avant de la réponse des autorités.
Un problème de prévention des catastrophes
Cette situation dépasse la seule question de la liberté de la presse. Elle pose un problème de sécurité et de prévention des catastrophes.
Le Tibet est une région particulièrement vulnérable aux phénomènes climatiques extrêmes, aux glissements de terrain, aux crues soudaines et aux risques liés à la fonte des glaciers. Le comté de Kyirong a déjà été touché par plusieurs catastrophes et perturbations majeures ces dernières années.
Dans ce contexte, le partage d'informations avec les populations situées en aval est indispensable. Les rivières qui prennent leur source sur le plateau tibétain alimentent une grande partie de l'Asie. Ce qui se produit en amont peut donc avoir des conséquences bien au-delà des frontières chinoises.
Le développement massif de l'hydroélectricité
Cette question est également liée au développement massif de l'hydroélectricité au Tibet. Dans un rapport publié en décembre 2024, International Campaign for Tibet a recensé plus de 190 projets hydroélectriques construits ou planifiés au Tibet et alerté sur les risques liés à la multiplication de grandes infrastructures dans une région à la fois très sismique, montagneuse et exposée au changement climatique.
Le Dalaï-lama a lui-même souligné, après les inondations, que les catastrophes répétées dans cette région pouvaient être le signe de causes plus profondes, notamment liées au changement climatique, et appelé à prendre des mesures permettant d'éviter que de tels drames ne se reproduisent.
Nécessité de transparence
La priorité immédiate doit rester le sauvetage des personnes et l'aide aux victimes. Mais pour sauver des vies, encore faut-il pouvoir savoir ce qui se passe sur le terrain. À Kyirong comme ailleurs au Tibet, le contrôle de l'information ne protège pas les populations : il les rend plus vulnérables. Pékin doit donc lever les restrictions qui empêchent d'établir la réalité du bilan humain et matériel, permettre aux journalistes indépendants d'accéder aux zones touchées et garantir un accès humanitaire sans entrave. Face à une telle catastrophe, la transparence n'est pas secondaire – c'est une nécessité vitale.