S'il est une innovation qui collectionne les superlatifs dans la grande histoire de la tech, c'est bien l'intelligence artificielle générative. Son émergence fulgurante défie l'entendement : il n'a fallu qu'une poignée de semaines à ChatGPT pour franchir le cap vertigineux des 100 millions d'utilisateurs actifs mensuels. Alors que sa démocratisation ne remonte qu'à quelques années, cette technologie transforme déjà nos sociétés en profondeur. Et ce n'est, de toute évidence, que le début !

Photo de Nathan Kuczmarski sur Unsplash

L'intelligence artificielle : l'ère du grand désenchantement ?

Pourtant, rarement une avancée technologique n'avait suscité un tel grand écart entre admiration absolue et défiance viscérale. Le philosophe Gaspard Koenig, signataire d'une récente tribune alertant sur un projet de société qui menacerait de marginaliser l'humain et de détruire notre environnement, s'appuie d'ailleurs régulièrement sur une anecdote éloquente pour illustrer le climat de suspicion qui entoure désormais l'IA générative.

L’IA générative déchire le monde entre deux futurs irréconciliables

L’IA générative déchire le monde entre deux futurs irréconciliables

Le 15 mai dernier, l'Université d'Arizona organisait sa traditionnelle cérémonie de remise de diplômes. Invité pour l'occasion à féliciter la nouvelle promotion, Eric Schmidt a eu droit à un accueil pour le moins glacial. Alors que l'ancien grand manitou de Google s'apprêtait à dresser un parallèle entre le boom actuel de l'IA et l'essor de la micro-informatique quarante ans plus tôt, son discours a été interrompu à plusieurs reprises par les huées d’une partie des étudiants, particulièrement lorsqu’il a évoqué l’essor de l’intelligence artificielle.

Eric Schimdt - Image : CCC World Economic Forum

« Je sais ce que beaucoup d’entre vous ressentent à ce sujet. Je vous entends », a-t-il répondu aux premières huées. Reconnaissant le caractère « rationnel » de certaines craintes, il a ensuite défendu l’idée que l’issue n’était pas écrite d’avance : « La question n’est pas de savoir si l’IA façonnera le monde. Elle le fera. La question est de savoir si vous contribuerez à façonner l’IA. »

Une fronde qui gagne les campus

Cette réaction épidermique est révélatrice d'un malaise plus profond qui gagne le milieu universitaire, où les intervenants osant faire l'apologie de l'IA sont de plus en plus souvent reçus avec hostilité.

Pour Gaspard Koenig, cette rébellion estudiantine est loin d'être anecdotique : elle marquerait même les prémices d'un basculement sociétal. Car le cas d'Eric Schmidt n'a rien d'un acte isolé. Quelques jours plus tôt, à l'Université de Floride centrale, Gloria Caulfield, une cadre dirigeante dans le secteur immobilier, essuyait exactement le même camouflet. Il a suffi qu'elle lance à la foule que « l'essor de l'intelligence artificielle est la prochaine révolution industrielle » pour déclencher instantanément les huées de l'assemblée.

Ce rejet résonne bien au-delà des campus américains. Une étude menée par le Pew Research Center en juin 2025 dresse un constat sans appel : la moitié des adultes outre-Atlantique (50 %) se disaient « plus inquiets qu'enthousiastes » face à la place grandissante de l'IA dans leur quotidien, contre à peine 10 % qui affirment l'inverse.

Le constat est amer. Après des décennies passées à nous faire rêver avec des promesses d'avenirs radieux, les nouvelles technologies semblent bel et bien avoir basculé dans une période où le désenchantement est devenu le maître mot. Drôle de destin…

La Silicon Valley enfante sa propre résistance

Aux États-Unis, terre de tous les contrastes, la fronde ne se cantonne d'ailleurs plus aux bancs de la fac. Comme le montre une enquête du Wall Street Journal consacrée à ces nouveaux mouvements, le boom de l’intelligence artificielle dans la baie de San Francisco est en train d’engendrer sa propre contestation : une génération de jeunes femmes et hommes désabusés, parfois prêts à abandonner des carrières prometteuses pour rejoindre des groupes de réflexion, des associations ou des collectifs militants.