J’ai passé plusieurs jours dans le « paradis du Groenland » : la ré...
Douze, c'est le nombre d'articles que j’ai écrit sur le Groenland en 5 ans à Futura. Et pourtant, je n'avais jamais mis les pieds sur cette île située au nord de l'Europe. J'ai toujours été fascinée par les espaces les plus sauvages de la Planète, et bien entendu, par les climats les plus extrêmes.
Le Groenland est l'une des terres qui bénéficient du plus grand nombre d'études scientifiques sur l'évolution du climat, et pour cause, c'est un véritable hotspot du changement climatique. J'ai toujours été convaincue que l'environnement, la nature et le climat, sont des domaines qui se vivent, qui se ressentent et qui s'expérimentent sur place, au contact des éléments et des populations locales, et non pas uniquement derrière un écran, à travers des études scientifiques, et dans des livres.
Je suis donc partie à l'aventure au sud du Groenland. Pourquoi cette zone ? Parce que c'est la plus accessible, rappelons que 80 % de l'île est englacée toute l'année. Ce n'est pas le cas du sud, avec un relief qui ressemble à ce que l'on pourrait voir en Islande, et parfois même en Irlande et en Écosse.
Le littoral des fjords du sud du Groenland offre des vues spectaculaires. © Karine Durand
Un ressenti à plus de 20 °C sous un soleil brûlant
Début juillet, j'ai pris un petit bateau, pour un trajet bien mouvementé, en direction de Qassiarsuk, un village minuscule de quelques dizaines d'habitants, majoritairement des fermiers, près de Narsaq. « Le paradis du Groenland », comme l'appellent les locaux : avec ses fjords aux eaux d'un bleu éclatant, ses prairies remplies de fleurs, de thym et de rhubarbes et un soleil quasiment omniprésent l'été, Qassiarsuk est un peu la Côte d'Azur du Groenland. Uniquement l'été, de mi-juin à mi-août, car le reste de l'année, c'est une autre ambiance, beaucoup moins plaisante.
Le petit village de Qassiarsuk, composé d'une dizaine d'habitations, et de ruines nordiques et inuits. © Karine Durand
Début juillet, il faisait de 8 à 12 °C l'après-midi, et de 4 à 6 °C le matin. Sans certitude cependant, car il n'existe pas de relevés fiables pour le village, et il est donc difficile de connaitre la température réelle. D'autant plus que les prévisions météo n'arrivent pas du tout à prévoir la température dans ces fjords, qui varie énormément d'un versant l'autre des collines et montagnes.
Au soleil (très puissant à cette latitude), le ressenti était chaud, de 15 à plus de 20 °C. Cela peut surprendre, mais il s'agit d'un temps tout à fait classique pour la zone. Certains étés, il arrive que le mercure monte jusqu'à 18 °C, 20 °C ou même 22 °C. Ces petits pics de grande douceur n'ont rien d'anormal dans la région, s'ils ne se répètent pas trop souvent. Car le Groenland se réchauffe vite, très vite, mais davantage les régions polaires et englacées que celles du sud.
En moyenne, l'île se réchauffe 3 à 4 fois plus vite que la moyenne mondiale. Le Groenland a perdu 38 % de plus de glace entre 2011 et 2020 que pendant la période 2001-2010, selon l’Organisation Météorologique Mondiale. Mais que se passe-t-il au sud de l'île, dans les zones les plus habitées ? Les études sur cette région sont moins nombreuses, mais les discussions avec les habitants, les groenlandais (pour la plupart issus du peuple inuit) donnent un aperçu étonnant de l'état de leur climat.
J'ai été logée dans une auberge gérée par des fermiers, dans laquelle j'ai été entourée d'employés de la ferme, laquelle élève environ 600 moutons et une vingtaine de chevaux de race islandaise, principalement utilisés pour trier les moutons.
Les chevaux de l'unique véritable ferme équestre existante au Groenland, Riding Greenland. © Karine Durand
Comme pour tous les éleveurs et agriculteurs du monde entier, la météo et, par extension, le climat sont aux cœurs de leurs préoccupations quotidiennes. C'est évidemment ce qui détermine leur production, leur survie et celle de leurs animaux.
Une grande sécheresse qui inquiète les fermiers
La douceur plutôt agréable que connaît souvent le sud du Groenland l'été ne semblait pas inquiéter mes hôtes. C'est un autre paramètre qui suscitait de grandes craintes pour la suite de l'année : la sécheresse. Le sud-ouest du Groenland est déjà naturellement une zone peu arrosée l'été. J'ai été surprise de trouver des similitudes entre la végétation du sud du Groenland et celle du sud de l'Arizona, dans le désert américain, avec de nombreuses espèces végétales en commun. La toundra du Groenland, très aride, n'est pas un désert, mais y ressemble parfois.
Les terres sont asséchées en ce début juillet 2026. © Karine Durand
Chaque goutte de pluie est donc indispensable au maintien de l'agriculture et de l'élevage. Or, lors de la dernière grande sécheresse survenue il y a 10 ans, l'usage d'arroseurs agricoles a été indispensable : cependant, le soleil tellement brûlant de la zone complique les choses, en faisant s'évaporer une partie de l'eau avant même qu'elle ne tombe au sol !
Début juillet 2026, face au manque d'eau, les fermiers installaient à nouveau des arroseurs. Au cours de mes randonnées, j'ai vu de nombreuses rivières et mares complètement asséchées. Les réserves de foin pour l'année étaient quasiment épuisées. Pourtant, les projections climatiques estiment que le sud-ouest du Groenland devient plus humide, et que le contraste entre périodes très sèches et périodes très pluvieuses est de plus en plus fort. Comme dans beaucoup d'endroits du monde, les deux extrêmes se renforcent.
La végétation brûlée contraste avec les icebergs présents juste à côté. © Karine Durand
Des incendies de toundra qui n’existaient pas avant
Qui dit sécheresse extrême, dit en général... incendies. Mais le Groenland n'a quasiment pas d'arbres, en dehors de bouleaux nains, à peine plus hauts que de la mousse. A la mi-juin, deux « grands » incendies très précoces se sont déclenchés : à Sisimiut et à Kujallek. C'est en fait la toundra (composée de mousses, d'herbes et de minuscules arbustes), ainsi que la tourbe qui brûlent. Aucun incendie n'a été enregistré entre 1995 et 2007, alors que 21 incendies se sont déclarés entre 2008 et 2020. Le problème, c'est que les incendies qui ravagent les sols tourbeux de la toundra arctique peuvent libérer d'importantes quantités de carbone dans l'atmosphère, accélérant encore plus le réchauffement climatique.
Difficile d'imaginer des incendies dans la toundra, avec une végétation aussi rase, et pourtant, les feux sont de plus en plus nombreux. © Karine Durand
Des orages plus fréquents qui effraient les animaux
S'il y a bien un phénomène que les régions polaires ne connaissent pas, ce sont les orages. C'est probablement ce qui a le plus marqué les habitants de Qassiarsuk ces dernières années. Lors d'une randonnée à cheval, un violent orage a éclaté l'été dernier, en 2025. Les chevaux, pourtant habitués à une météo tempétueuse, ou encore au craquement des glaciers, ont pris peur : ils n'avaient, pour la plupart, jamais entendu le tonnerre de leur vie. Les orages, autrefois quasiment inexistants au Groenland, seraient donc de plus en fréquents. Un discours que j'ai déjà entendu en Alaska lors d'une précédente expédition dans les hautes latitudes.
Ce n'est pas une idée reçue, les études scientifiques le prouvent : les orages, et surtout la foudre, deviennent plus fréquents au Groenland, même si leur nombre est faible. Un net changement a été observé depuis les années 2010. Les hautes latitudes étaient autrefois trop froides pour produire des orages, mais avec le réchauffement, la convection devient davantage possible.
Alaska sauvage : récit d'une expédition dans une des régions les plus hostiles au monde
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La hausse des températures a un impact étonnant sur le vent
À en croire les groenlandais, le vent serait aussi de plus en plus fort, avec des épisodes tempétueux plus fréquents.
La présence de bandes nuageuses (altocumulus undulatus) très découpées dans le ciel témoigne de vents violents en altitude. © Karine Durand
Cependant, les études scientifiques tendent à prouver le contraire : les vents diminuent globalement sur l'île, à l'exception de l'été. En raison du réchauffement des terres, qui contraste avec le froid des glaciers avoisinants, des vents violents peuvent se déclencher plus facilement en été, mais pas le reste de l'année.
Les vents violents explosent régulièrement les bâtiments des fermiers. © Karine Durand
Loin de l'image que l'on en a, « le paradis du Groenland » se transforme petit à petit. Est-il moins « paradisiaque » pour autant ? Non, le sud du Groenland est absolument grandiose, mais son évolution météo rappelle de plus en plus celle de ce qui se trouve juste en dessous : l'Europe.
Dans le deuxième épisode (à lire demain) de cette série de reportages inédits, je vous expliquerai comment l'évolution du climat impacte la nature du Groenland : animaux, plantes et glaces sont en pleine mutation.