Castel Gandolfo.

Castel Gandolfo.

© Arthur Herlin

Arthur Herlin, envoyé spécial à Castel Gandolfo 12/07/2026 à 13:54

LES JARDINS SECRETS DE LÉON XIV (4/4) - À Castel Gandolfo, à quelques pas de la villa pontificale, le Borgo Laudato Si' a transformé une cuisine en refuge. Conteh, rescapé du Sierra Leone, Galia, exilée du Pérou : ils ont traversé la misère et la Méditerranée. Aujourd'hui, sous la houlette de Marina, leur pâtissière, ils apprennent un métier.

C'est une cuisine au bout du jardin Barberini, à quelques centaines de mètres seulement de la villa où le pape Léon XIV vient chercher le repos chaque semaine. Ici, pas de soutanes ni de latin. Des tabliers blancs, des toques, une odeur de sucre chaud et de pâte sablée. Autour du plan de travail, des mains s'affairent, saupoudrent, façonnent. On pourrait se croire dans n'importe quelle école de pâtisserie d'Italie. Sauf qu'ici, chaque élève porte une histoire que la Méditerranée ou la misère ont bien failli engloutir.

La suite après cette publicité

Conteh vient du Sierra Leone. Il a l'âge où l'on devrait finir ses études, et il les a d'ailleurs commencées, là-bas, jusqu'à passer son examen de fin de secondaire ouest-africain. Puis tout a basculé. « Il y a des choses qui se passent au Sierra Leone. Des violations des droits de l'homme, contre les jeunes. Pas de liberté de parole. C'est ce qui m'a poussé à partir. » Il ne s'étend pas. On sent qu'il pèse chaque mot, qu'il en garde beaucoup pour lui. « Je suis passé par le désert du Sahara, puis par la Méditerranée. En bateau. », explique-t-il. « C'était très difficile pour moi. Mon pays, c'est mon pays. Si je n'avais pas eu ces problèmes, je ne serais jamais parti. »

Rescapé, placé dans un camp, il a été orienté vers le Borgo Laudato Si' et son programme de formation. Depuis le 20 avril, il apprend un métier. « Je suis très heureux de faire ça. Dans mon pays, il n'y avait que l'école. Je n'avais jamais appris de métier. » Il énumère fièrement ce qu'il sait faire désormais : biscuits, pâte sablée, red velvet. 

« Nous sommes des étrangères, mais moi, je suis une femme forte »

À quelques pas de lui, Galia, la soixantaine, façonne une pâte avec la précision de celles qui aiment les belles choses. Péruvienne, la voix chaude et le verbe volubile, elle a quitté Lima et n'y est jamais retournée depuis 2018. Elle vient d'un quartier pauvre de la capitale, a travaillé « depuis l'âge de onze, douze ans », fille et petite-fille d'artisans. Ce qu'elle décrit de son pays serre le cœur : la pauvreté, le terrorisme urbain, l'insécurité qui gangrène les rues. « Là-bas, dans les campagnes, il n'y a rien. Pas d'eau potable. Rien. » Elle évoque le pape Léon XIV, qui a passé des années comme missionnaire à Chiclayo, dans le nord du Pérou. « Il l’a vue cette pauvreté. Il la connaît. » Un détour par l'Argentine, puis l'Italie, où une simple connaissance l'a hébergée quelques jours avant qu'elle ne se débrouille seule…

Elle a laissé une fille au pays, grande désormais, qui étudie. Elles s'envoient des recettes à distance, comme un fil qui ne se rompt pas. Mais quand elle évoque cette fille restée à des milliers de kilomètres, la voix de Galia se brise net et les larmes jaillissent, incontrôlables. Aujourd'hui, Galia veut construire quelque chose de stable. Elle rêve d'un petit laboratoire, peut-être chez elle, d'une entreprise alimentaire à domicile, d'un travail dans un atelier, un traiteur, un hôtel. Elle parle d'elle avec une fierté farouche, presque en défi. « Nous sommes des étrangères, mais moi, je suis une femme forte. Résistante. Courageuse. » Puis, comme pour elle-même : « Maintenant, je sens que j'ai trouvé une sorte de stabilité. »

La suite après cette publicité

L'autonomie plutôt que la répétition

Celle qui leur transmet tout cela s'appelle Marina. Pâtissière depuis quinze ans, passée par les restaurants et les laboratoires avant de choisir ce dernier univers, « plus proche de mon tempérament », elle enseigne au Borgo depuis les débuts du programme. Ce qui l'anime, ce n'est pas seulement la technique, même si elle y tient. « Je veux qu'ils comprennent le processus derrière chaque geste. Sinon, une recette, ils la trouvent sur internet. Ce qu'ils doivent apprendre, c'est à la réaliser en comprenant chaque étape, chaque interaction entre les ingrédients. » L'autonomie plutôt que la répétition.

Mais Marina a découvert autre chose, presque par surprise : le goût de transmettre. « Je ne pensais pas que ça me prendrait autant. Ce que j'aime, c'est le rapport avec ces jeunes. Ce n'est pas un enseignement classique, chacun ici a un parcours particulier. » Certains parlent mal l'italien, ne connaissent pas les ingrédients locaux. Alors elle apporte des livres, des revues italiennes et françaises, leur fait toucher des fruits qu'ils n'ont jamais vus. Et elle les interroge sur leurs propres traditions. « C'est important de croiser les cultures. Il n'y a pas une seule voie, un produit meilleur qu'un autre. Le plus important, c'est de mêler les traditions pour ne pas rester figé sur soi-même. » Elle sait que la plupart de ces élèves lui échapperont, que d'autres suivront leur insertion. Mais elle garde un espoir tenace, presque maternel. « J'espère que ce sera un tremplin. Une nouvelle vie, un nouveau départ. »

Dehors, le jardin bruisse sous le soleil. Quelque part, entre les oliviers, le pape se promène peut-être. Ici, dans la chaleur d'un four et l'odeur d'une pâte qui lève, l'écologie intégrale chère à François prend un visage très concret : celui d'hommes et de femmes qui pour la première fois depuis longtemps, se sentent chez eux.

Contenus sponsorisés

Personnalités

Sur le même sujet