Philippe Sella (64 ans) nous a accordé un entretien pour nous parler avec un certain courage de ses problèmes de santé récents mais aussi pour évoquer des souvenirs du passé, d'Agen et de l'équipe de France. 

Philippe Sella, légende du rugby français avec ses 111 sélections entre 1982 et 1996, nous a répondu sans détour, alors que ses dernières années ont été difficiles. Il reconnaît sans complexe avoir souffert d’un cancer de la prostate, qui l’a conduit sur la table d’opération. Puis, il avoue que sa mémoire flanche de plus en plus, sans doute à cause des K.-O. subis durant sa carrière. Pourtant, au téléphone, depuis la Côte basque où il réside, la chaleur de sa voix et de son accent témoignent d’un tonus et d’un optimisme communicatifs. Son épouse Josy l’a aidé à décrire scientifiquement les soins qu’il a subis avant d’évoquer quelques moments du passé. Sans cacher ses difficultés...

On a envie de commencer par une question simple : comment allez-vous ?
Ça ne va pas trop mal. Je suis suivi. Pour ce qui est de mon problème de prostate : depuis mon opération en 2021 - une ablation totale de la prostate, une biopsie avait révélé la présence d’un ganglion cancéreux collé à la prostate. En février 2022, il y a eu une deuxième opération pour éliminer de petits ganglions qui subsistaient dans le pelvis. J’ai subi trente séances de radiothérapie fin 2022. Depuis, j’ai des examens réguliers, tous les trois mois environ, pour surveiller mon taux de PSA (taux d'antigène prostatique spécifique). Il ne faut pas qu’il augmente trop. En 2024, il avait un peu augmenté. J’ai donc subi quinze séances de radiothérapie de plus en 2025. Je n’ai jamais eu de chimiothérapie. Les examens réguliers continuent. On ne sait jamais ce qui peut arriver. On croise les doigts.

Êtes-vous passé par des moments difficiles ?
On peut se sentir fort, mais dans ces moments-là, on se pose forcément des questions. Le soutien médical a été extraordinaire. Sur le plan personnel, chacun a sa façon de vivre ce problème. Moi, j’ai toujours eu, au fond de moi, l’espoir et la confiance dans les spécialistes qui s’occupaient de moi. Je me suis posé beaucoup de questions, du genre : "Qu’est-ce que j’ai fait pour en arriver là ?" Mais je sais aussi que le corps, quelle que soit la vie qu’on a eue, peut réagir de manière différente.

J’avais reçu un choc sans ballon et je me suis réveillé à l’hôpital, sans aucun souvenir du match que j’avais pourtant disputé dans son intégralité.

Les soins, en eux-mêmes, ont-ils été épuisants ou douloureux ?
Ça s’est plutôt bien passé de ce côté-là. Je n’ai pas eu de contrecoups. Je n’ai pas eu de douleurs gênantes. Au niveau des traitements proprement dits, tout a été parfait. Les moments difficiles étaient plutôt liés aux questions que je me posais.

Puis, plus récemment, vous avez déclaré que vous subissiez des problèmes de perte de mémoire…
Oui, des problèmes de mémoire immédiate, j'ai moins de difficultés pour la mémoire à long terme. Je suis suivi aussi pour ça, par un neurologue de Bayonne. Je ne sais pas si tout cela est lié aux chocs que j’ai subis, mais c’est possible. Quand je travaillais encore et que j’allais souvent à Paris, j’étais suivi par le professeur Jean-François Chermann. J’ai fait des IRM cérébrales, mais elles ne révélèrent rien de très significatif.

Avez-vous subi des commotions cérébrales dans votre carrière ?
Oui, la première, je l’ai subie lors de ma première sélection, contre la Roumanie en 1982. J’avais reçu un choc sans ballon et je me suis réveillé à l’hôpital, sans aucun souvenir du match que j’avais pourtant disputé dans son intégralité. Je ne me souviens même pas de l’échauffement. Ma carrière commençait bien… (rires)

On a aussi parlé d’un K.-O. survenu en 1987, lors de la première Coupe du monde…
Contre le Zimbabwe, oui. J’ai pris un coup ce jour-là, et je n’ai aucun souvenir de ce match.

Ce qui est frappant, c’est qu’à l’époque, on ne faisait pas toute une histoire de ces K.-O.…
On n’en parlait moins, c’est sûr. On faisait quand même un suivi, mais depuis, il y a eu énormément d’améliorations. On s’est rendu compte de tous les dégâts que cela pouvait causer.

Avez-vous connu d’autres KO dans votre carrière ?
Il a pu y en avoir, mais plus légers. J’ai subi des chocs, c’est sûr, mais moins forts. Aujourd’hui, c’est bizarre : j’ai des souvenirs qui reviennent, des moments qui sont toujours là dans ma mémoire. Mais je sais que pour certains autres, j’ai dû faire une croix.

Philippe Sella sous le maillot d'Agen, en 1988.
Philippe Sella sous le maillot d'Agen, en 1988. Agence Ferguson / Icon Sport

Les pertes de mémoire que vous vivez actuellement, quand ont-elles commencé ?
J’ai l’impression que c’est lié à mon opération de la prostate en avril 2021. Ça a vraiment démarré à ce moment-là. On m’a fait une anesthésie légère pour une opération qui a été longue. J’ai eu une sorte de commotion prolongée à cette occasion. Il est vrai que mon réveil n’a pas été extraordinaire. Le professeur Chermann nous a dit que c’était rare, mais que cela pouvait arriver. Pourtant, j’avais sans doute cette fragilité en moi. Pour ma deuxième opération, on m’a injecté des doses de produit anesthésiant d’une façon différente : vingt minutes par vingt minutes. Le réveil a été bien meilleur. Récemment, j'ai eu de nouvelles prises de sang destinées à trouver des marqueurs sanguins relatifs à la mémoire.

On ne peut pas ne pas remarquer que Geoffrey, votre fils, a dû lui aussi arrêter sa carrière à cause de problèmes de commotions…
Il a joué à Massy, en Pro D2, et il a arrêté à cause de ça. Je dirais que ça ne va pas trop mal. Il est suivi, lui aussi, et c’est très important. Aujourd’hui, il travaille dans le milieu musical, et nous sommes en relation régulière avec lui pour savoir si tout va bien. Il le faut, car parfois, les gens n’osent pas parler de ces questions-là. De toute façon, il a connu le même suivi que moi. Je dirais à son sujet : "Tel père, tel fils." On osait mettre la tête vers l’avant. Mais parfois, au lieu de la mettre derrière les fesses de l’adversaire quand on plaque, on se trompe, et on se retrouve avec la tête entre le bassin et la terre.

Y a-t-il un diagnostic concernant votre mémoire ?
On est en train de le faire.

Sur le plan professionnel, où en êtes-vous ?
Je suis un jeune retraité, depuis un an, et j’habite à Bassussarry, sur la Côte basque. À la base, j’étais professeur d’EPS, puis je me suis mis en disponibilité pendant six ans. Je me suis associé à Jean-Claude Bonetti pour travailler dans l’événementiel. Ça m’a beaucoup plu. Nous avons fait cela de 1993 à 2018, puis mon associé s’est mis à la retraite. Notre société a trouvé un acquéreur. Et je suis revenu au SUA : j’accompagnais l’équipe professionnelle, je travaillais sur le recrutement, l’accueil des nouveaux. J’étais au soutien des joueurs de l’équipe pro.

Que faites-vous désormais de vos journées ?
L’avantage de la retraite, c’est d’avoir des petits-enfants. Je profite de ma famille, et j’ai un petit-fils qui est aussi le petit-fils d’un de mes anciens adversaires, qui jouait à Pau. Mon petit-fils m’a demandé : "Papy, tu ne peux pas venir m’entraîner ?" Alors, je suis l’un des entraîneurs des moins de 10 ans à Ustaritz.

Avez-vous vécu un après-carrière fructueux dans le domaine des relations publiques ?
J’ai adoré ça. Jean-Claude Bonetti, qui a joué à Sainte-Livrade, m’a mis en confiance, et je me suis régalé. Il avait une longueur d’avance dans le domaine des relations publiques avec les entreprises. J’étais un peu timide au départ, et il est arrivé un moment où j’ai senti que je progressais dans ma façon de m’exprimer. Pour moi, c’était extraordinaire. Il avait une maturité que je n’avais pas, et il m’a fait grandir. Notre association a été formidable.

Philippe Sella reste proche de son club de toujours, Agen.
Philippe Sella reste proche de son club de toujours, Agen. Icon Sport

Le rugby, le suivez-vous toujours ?
Oui. Ce vendredi 14 août, je suis allé à Valence-d’Agen voir le match amical Agen-Colomiers. Agen représente tellement de choses pour moi, depuis l’âge de 10 ou 12 ans. Je revois mon petit bureau, chez mes parents, avec le poster du SUA champion de France en 1976.

Connaissiez-vous bien Albert Ferrasse ?
Quand j’ai signé au SUA, j’ai osé aller le voir dans son entreprise pour me présenter. Je ne sais pas si c’était bien ou pas. Il a été sympa, mais j’étais très timide à l’époque. Ce fut une discussion sans beaucoup de mots. Je ne savais pas vraiment quoi lui dire, en fait. On m’avait dit : "Attention, il n’est pas facile." Mais j’avais osé venir le voir.

Et Guy Basquet ?
J’ai eu plus de contacts avec lui qu’avec Albert Ferrasse, car il était plus proche du club au quotidien. C’était un dur, c’est sûr. En fait, mon lien avec eux n’était pas lié au pouvoir fédéral mais à Agen. Il faut comprendre que je rêvais de jouer au SUA depuis tout petit. De plus, Daniel Dubroca était mon voisin. Des gens comme Ferrasse et Basquet étaient bien plus vieux que moi, mais quand j’allais les voir, je ressentais quelque chose de spécial, de l’ordre de la transmission.

Votre carrière, c’est aussi l’équipe de France, et surtout celle de Jacques Fouroux. Vous avez participé au fameux match de Nantes en 1986 face aux All Blacks (19-3) et à sa fameuse préparation…
Ce fut une semaine très costaude…

On a dit que c’était le sommet du management à la Fouroux…
J'aimais bien son côté enthousiaste, mais aussi très direct. Direct dans ses critiques, mais aussi dans ses encouragements. Il mélangeait les deux. Il fallait le comprendre, car il peut y avoir, chez un joueur, des moments de doute où l’on n’est pas dans l’engagement total. Il était capable de vous relancer, à sa façon.

On dit que dans cet avant-match dantesque, il vous a titillé et que vous lui avez mis un coup de boule…
Disons que j’ai fait quelque chose qui aurait pu arrêter ma carrière... Avec Fouroux, il y avait du respect, mais il y avait des moments où l’on agissait de manière brusque. Pourtant, il avait ce côté naturel. Il aimait ses joueurs : il vous tapait sur l’épaule, il vous embrassait, il vous donnait des petits coups. Il créait des moments pour qu’on ait la sensation d’être prêts. Il m’avait un peu provoqué, et je voulais lui montrer que j’étais là. Alors, il y a eu ce coup de boule. Pendant le match, j’y ai pensé en me disant : "Qu’est-ce que j’ai fait ? Une vraie bêtise." Lors des arrêts de jeu, je le regardais, et je voyais sa gestuelle. J’ai vu qu’il avait retrouvé tout son enthousiasme. Et je me suis dit qu’il n’y aurait pas de problème. Je peux le dire maintenant : j’ai eu la trouille. Entre le coup de boule, les hymnes et le coup d’envoi, je me suis posé beaucoup de questions.

Ce match, si commenté - y compris dans nos colonnes - n’a-t-il pas été survalorisé ?
Non, c’était un match extraordinaire. On avait du respect pour cette nation, mais le respect, c’était de se hisser au-dessus de ceux qui nous montraient l’exemple.

Vous avez souvent évoqué Jean-Pierre Rives. Vous a-t-il marqué à ce point ?
Oui. Il faut savoir qu’à la base, quand j’étais adolescent, je voulais jouer troisième ligne, comme lui. Je me suis teint en blond une ou deux fois, j’avais laissé pousser mes cheveux. C’était du mimétisme. À Clairac, on me faisait jouer demi d’ouverture ou arrière, mais dans ma tête, je rêvais du poste numéro 6. Mais je ne l'ai occupé qu’une seule fois.

Comment était-il au quotidien ? On le disait détaché ou flegmatique…
Il incarnait la maîtrise. On pouvait le croire détaché, mais dans sa préparation, il était efficace. Il me donnait de l’énergie rien qu’en croisant son regard. Il était fort dans les mots qu’il prononçait : il n’avait pas besoin d’en dire beaucoup. En quelques paroles, il vous mettait dans le coup.

Philippe Sella totalise 111 sélections avec le XV de France.
Philippe Sella totalise 111 sélections avec le XV de France. Agence Ferguson / Icon Sport

Quels furent les moments les plus forts que vous ayez connus avec Agen ?
Les phases finales, c’était une aventure en soi, qui pouvait durer un mois et demi. On pouvait démarrer par des huitièmes de finale aller-retour, et ça s’enchaînait… ou pas. C’était magnifique. La demi-finale de 1982 contre Perpignan m’a marqué, avec cet essai de quatre-vingts mètres, cette contre-attaque avec Bernard Viviès, Bernard Lavigne, Philippe Mothe et Christian Delage. J’avais démarré en première ligne l’année précédente, et je me suis retrouvé dans cette phase finale pour l’emporter en finale face à Bayonne, une équipe qui avait alors des joueurs très talentueux.
Les années 1980 jusqu’au début des années 1990 restent une période extraordinaire. J’ai encore vu Bernard Viviès dans la semaine, et j’ai revécu, à travers lui, tous ces moments. Il fut mon mentor. Je revois ce moment où, jeune joueur à Agen, il m’avait pris à part à l’entraînement en me tenant par le cou pour me dire : "Voilà, Philippe, tu vas nous montrer ce que c’est, le rugby." Il m’a mis en confiance comme pas possible, comme un grand frère. Après le match, on a bu des coups au Café de la Poste, lieu mythique d’Agen.

Quand vous jouiez, vous impressionniez par votre abattage physique. En étiez-vous conscient ?
Je me préparais, et puis, j’étais dans la campagne. En juillet et en août, mon quotidien, c’était les tuyaux d’arrosage pour les champs de haricots verts et de maïs. Pour le maïs, croyez-moi, il fallait lever les bras. Ça faisait une activité physique terrible que je pratiquais avec mon cousin Jean-Claude, qui avait le même âge que moi, à deux jours près.

Vous étiez donc un vrai rugbyman paysan ?
Mon père était agriculteur, son frère, mon oncle, aussi. Ils avaient chacun une ferme, mais c’était le même domaine. Les deux familles faisaient tout ensemble. Et je jouais avec mon cousin Jean-Claude à Clairac. Il aurait pu venir avec moi à Agen, d’ailleurs, mais il est resté à la ferme.

L’équipe de France m’a marqué, non seulement pour les matchs, mais pour la vie que l’on menait, surtout pendant les tournées. On se retrouvait et tout repartait. On était comme unis par du scotch bleu-blanc-rouge.

Qui revoyez-vous le plus, parmi vos anciens partenaires ?
Je vois Serge Blanco sur la Côte basque, ou Patrice Lagisquet, un copain depuis les juniors. À Agen, je vois Dominique Erbani - que j’appelle parfois "Erbinet" - ou Jacques Gratton. Je reçois aussi des appels de Daniel Dubroca.

Qui vous a le plus impressionné ?
Rives, bien sûr. Blanco aussi, par son talent naturel : sa grande foulée, ses coups de pied, sa façon de tout oser. L’équipe de France m’a marqué, non seulement pour les matchs, mais pour la vie que l’on menait, surtout pendant les tournées. On se retrouvait et tout repartait. On était comme unis par du scotch bleu-blanc-rouge. On vivait des moments extraordinaires.

Quels adversaires étaient les plus coriaces ?
La paire Charvet-Bonneval, à Toulouse, était très dure à affronter. Sur le plan international, le duo Carling-Guscott… Ce n’était pas facile non plus, avec cette atmosphère de rivalité franco-anglaise.

Aujourd'hui, votre regret n’est-il pas de voir Agen désormais en Pro D2, loin du sommet que vous avez connu ?
On peut voir Agen comme une ville moyenne, où il y a toujours un sacré engagement pour garder le club au niveau professionnel. Et c’est très bien. Mais il y a une telle différence de ressources avec les grandes villes… Je trouve que le fait qu’Agen réussisse à demeurer au niveau professionnel dans ces conditions, c’est très bien par rapport à ses capacités.