Jules Frutos, producteur des concerts en France de The Cure : «Robert Smith est resté un extraterrestre»
Robert Smith et The Cure sur la scène de Cardiff.
© Hélène Pambrun
Benjamin Locoge 22/07/2026 à 19:07, Mis à jour le 22/07/2026 à 19:08
Producteur des concerts en France de The Cure depuis 1979, le patron d’Alias revient sur le parcours définitivement étrange du groupe anglais. Mais aussi totalement fascinant.
Paris Match. Comment avez-vous découvert The Cure ?
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Jules Frutos. J’étais chez Polydor, rue Cavalotti, à Paris, pour rencontrer Steve Hillage. Dans l’un des bureaux, des mecs écoutaient « Killing an Arab », et ça m’a tout de suite interpellé. J’ai terminé mon rendez-vous, et j’ai attendu. L’un des types qui est sorti était Chris Parry, le manager historique de Cure. Je lui ai proposé d’aller boire un verre. Et c’est parti comme ça.
Vous produisez le premier concert du groupe en France, le 17 décembre 1979 à Paris, au Bataclan. Quel souvenir en gardez-vous ?
On était loin d’être plein ! The Cure au début faisait 1000 personnes à Paris et 400 en province. Ils proposaient déjà une musique qui ne passait pas facilement à la radio.
Vous allez pourtant les emmener à Bercy en 1985.
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Oui. Mais ce que je retiens le plus de cette période, c’est la tournée d’été dans les arènes. On a fait Dax, Béziers et Orange, un concert devenu mythique. À l’époque, les concerts dans ce type d’endroits étaient rares, mais The Cure a toujours cherché à se démarquer des autres. Même musicalement, dans le paysage d’alors, ils avaient une identité et une volonté d’invention que les autres n’avaient pas. C’est ce qui faisait leur exception, ils n’étaient pas du tout dans les clous de l’époque, ils n’étaient pas virulents sur scène comme les Clash, ils proposaient une musique qui vous appelait.
« Robert Smith a un charisme fou sur scène »
Dans les années 2000, le groupe a semblé moins intéressant. Vous êtes d’accord ?
Il y a eu un moment où c’était peut-être un peu plus mou. Mais en ce moment c’est l’explosion. Il a un charisme fou sur scène et c’est comme si le grand public commençait à s’en rendre compte. Mais lui n’a jamais été dans cette séduction-là, il bouge maladroitement, il est très concentré sur ce qu’il joue…
Avez-vous développé des liens d’amitié avec eux ?
On s’aime bien, mais on ne passe pas de vacances ensemble. Aller bronzer à côté de Robert Smith, ce n’est pas vraiment mon truc. Lui non plus d’ailleurs. Smith est quelqu’un d’accessible et inaccessible en même temps. Ce qui est une rareté dans l’industrie. Il est le seul à s’être opposé à Ticketmaster aux États-Unis, le seul à veiller sur le prix des tee-Shirts, le seul à nous poser des questions sur le prix des places et à intervenir s’il trouve que c’est trop cher. Il fait preuve d’une intégrité très rare dans métier. Il a vraiment construit son histoire tout seul. Les gros industriels du métier comme Live Nation l’ont toujours regardé comme un attardé… Mais ça ne m’étonne pas, ces deux mondes ne parlent pas la même langue.
Il a fait part de son envie de mettre un terme à The Cure en 2029, après avoir fêté les 50 ans du groupe. Y croyez-vous ?
Pour l’instant, nous n’avons aucun projet avec eux après les concerts de cet été. Même si j’espère qu’ils reviendront pour cette ultime tournée. Mais quoi qu’on dise avec The Cure, une fois sur deux, on a tort.
« C’est devenu très banal le Stade de France »
Cela aurait-il du sens de les faire jouer au Stade de France ?
Je ne sais pas… C’est devenu très banal le Stade de France. Aujourd’hui tu le remplis au bout de trois ans de carrière en montrant ton cul… On est dans une autre histoire avec The Cure. Mais une fois encore, je ne ferme la porte à rien. Si The Cure fait une tournée d’adieu, elle aura plutôt lieu en hiver (il rit). Toute la logique de travail de Smith depuis presque 50 ans a consisté à évoluer indépendamment du monde, sans la pression des tourneurs, sans la pression des maisons de disques. Et cela fait aussi partie de son succès. Le public est sensible à cet état d’esprit.
Sur scène, les shows ne durent jamais moins de 2h. 2h30 pour la plupart, est-ce contractuel ?
C’est intraitable ! Les sets font 2h30. À moins de 2h, ils ne jouent pas. Cela détermine aussi le choix des festivals qui peuvent les accueillir. Si on ne leur propose que 90 minutes, Smith refuse d’emblée.
Leur cachet est-il élevé ?
Là aussi, ils ne font pas comme tout le monde. Si Robert Smith a envie de se produire dans tel festival mais que le cachet est dix fois moins élevé qu’un autre le même week-end, il ira quand même. C’est lui qui décide, de toute façon il n’a pas de manager, juste un agent. Donc au sens réel du terme, The Cure n’a pas de valeur fixe. Et Smith n’est pas du tout dans la logique actuelle – qui vaut aussi en France — où l’on doit mettre 500 000 euros sur la table pour avoir un groupe dans son festival. L’argent n’est jamais le premier sujet. Vous ne le verrez jamais vendre un pack VIP à 500 euros pour avoir le droit à une petite photo et un pass laminé….
Aujourd’hui que pèse The Cure ?
C’est de plus en plus gros. Parce que leur musique touche désormais une nouvelle génération. On l’a tout de suite vu en annonçant les concerts en France cet été. On aurait pu doubler les dates, très clairement. Ce qui est fort, c’est que la recette est restée la même. Physiquement, Robert Smith n’a pas bougé, il a vieilli, mais il a toujours ce côté extraterrestre. Musicalement ils ont des nouveaux morceaux, mais l’univers musical est resté le même. J’insiste là-dessus, c’est l’un des rares groupes à être aussi reconnaissable. Mettez « Seventeen Seconds » vous savez immédiatement où vous êtes. C’est un répertoire d’une richesse incroyable qui se balade à travers les époques.
The Cure, en concert du 24 au 26 juillet à Nîmes, (festival des arènes), le 28 août à Bordeaux (Pagaille festival) et le 30 à Paris (festival Rock en Seine)