« Un, deux… On bouge, on sautille ! Mettez du rythme ! » Ce mardi après-midi de septembre, sous les lumières douces du dojo de Strassen, le plus grand club du Luxembourg et ses 700 licenciés, la voix porte sans jamais s’élever inutilement. Une vingtaine de gamins de 9 et 10 ans, le kimono impeccable et les yeux écarquillés, buvant chaque mot comme un commandement sacré. Au milieu d’eux, un colosse au sourire paisible distribue les consignes avec une bienveillance presque paternelle.

À 29 ans, Steven Da Costa a rangé les gants, les ceintures et les rêves de podiums. Le karatéka de Mont-Saint-Martin, sacré champion olympique des -67 kg à Tokyo en 2021 et triple médaillé d’or aux championnats du monde (2018, 2021 et 2023), a tiré sa révérence. Sans fracas, mais la tête haute. « Il faut savoir s’arrêter », glisse-t-il entre deux directives. « C’est comme au casino : c’est souvent quand tu veux la victoire de trop que tu perds tout. Je voulais être maître de mon destin, ne pas subir une blessure ou voir arriver la génération qui te pousse vers la sortie. Je voulais sortir par la grande porte. »

Le Lorrain a choisi de tourner la page sans nostalgie larmoyante. Il y a bien eu ce petit frisson, cette poussée de fièvre que les sportifs appellent la « petite mort », cette sensation étrange de se réveiller le matin sans défi à aller chercher. « Tu te lèves, tu n’as plus d’objectifs, tu t’ennuies un peu », reconnaît-il avec cette franchise désarmante qui a fait sa signature. « Pourtant, ma vie personnelle est magnifique : je viens de me marier, mon fils a deux ans et demi, tout va bien. Mais passer de l’adrénaline pure au calme plat, c’est un cap. »

Pour ne pas tourner en rond dans sa « prison dorée », le Meurthe-et-Mosellan a trouvé son antidote : la transmission. Quatre fois par semaine, il franchit la frontière pour entraîner au Luxembourg, sans jamais oublier le dojo familial de Mont-Saint-Martin, où il continue d’intervenir tous les mercredis. « Si on m’avait dit il y a cinq ans que je ferais ça, j’aurais rigolé », avoue le champion. « Je disais à tout le monde qu’une fois fini, je couperais net. Mais au final, le karaté, c’est mon identité. »

« Une magnifique aventure »

Sur le tatami de Strassen, la magie opère toujours. Les jeunes ne s’y trompent pas. Ils savent que l’enseignant qui leur montre comment armer un coup de pied a fait voler en éclats la catégorie des -67 kg à coups de saltos mémorables. Mais pour Steven Da Costa, l’essentiel est ailleurs, loin des projecteurs et du snobisme olympique qui aura privé son sport des Jeux de Paris 2024. « Il ne me manque rien », assure-t-il, un œil bienveillant posé sur la relève qui répète ses gammes. « Si j’avais le petit Steven de 4 ans en face de moi, je lui dirais que ça va être dur, mais que ce sera une magnifique aventure. »

« Allez boire, c’est pas mal ! », lance-t-il enfin à sa troupe avant de réajuster son kimono. Steven Da Costa ne chasse plus les médailles d’or. Il fabrique des souvenirs, façonne des vocations et savoure, tout simplement, le luxe des hommes libres.