Karine Viseur : C’était une évidence pour moi : cette tournée ne devait pas avoir lieu, par respect pour les victimes (présumées Ndlr) et pour les fans. Pour les victimes, cette annulation signifie que nous avons été entendues. Et pour les fans, cette annulation est une protection pour tous ceux qui se seraient rendus sur place, comme pour toutes les personnes qui auraient travaillé avec Patrick Bruel.

L’idée, selon vous, c’est de protéger toutes ces personnes qui seraient autour de lui, qui seraient susceptibles d’être agressées ?

Tout à fait. Il s’agit de protéger toutes ces personnes qui risqueraient, en effet, d’être des proies, d’être « attaquées », entre guillemets, par Monsieur Patrick Bruel. Cette décision d’annuler, je l’ai perçue comme une délivrance. Le dossier avance et ça permet de se le dire : des décisions sont prises.

Patrick Bruel précise que cette annulation ne signifie « en aucun cas » qu’il « renonce à se défendre ». Comment interprétez-vous cette décision ? Est-ce, de sa part, une tentative d’apaisement, par exemple ?

La suite après cette publicité

Je ne pense pas que ce soit une tentative d’apaisement. Cette décision est peut-être prise sous la pression du public qui, tout doucement, commence à changer et à entendre les victimes. Je pense que, de sa part, il ne pouvait en être autrement. Il allait être soumis à beaucoup de critiques.

Paris Match a publié un sondage Ifop la semaine dernière où il apparaît que 69 % des Français avaient une mauvaise opinion de Patrick Bruel. Est-ce que ce chiffre vous surprend ? Vous renforce-t-il dans votre décision de vous battre ?

Il m’encourage. Je n’aurais pas misé sur 69 %, je l’avoue. Je suis étonnée parce qu’on le sent encore très entouré, suivi par ses fans. Mais on en est à 32 plaintes. De nombreuses personnes ont témoigné, mais n’ont pas voulu porter plainte. Ce chiffre en témoigne : la population commence à intégrer ces informations qui sont récurrentes, pas parce qu’on le désire, mais parce que c’est un fait.

Pour moi, c’est clair, Patrick Bruel est un prédateur. Il nie, il met des œillères, il ne veut pas mettre les termes de viol, d’agression, de tentative de viol sur ce qu’il a fait. Il a toujours cette réaction qui consiste à nier. Nier une agression, est-ce une façon d’oublier ? Ne pas mettre les mots sur ce qu’il a fait, est-ce que cela lui permet de dire plus facilement : « Non, je n’ai pas dévié, jamais je n’aurais forcé une femme » ? Ce qui revient régulièrement, il faut le souligner, c’est cette façon qu’il a d’attraper les femmes par les poignets, de les enfermer dans un lieu, de les presser contre lui, contre un mur. Ce sont des faits (des faits présumés, NDLR) qui reviennent constamment…

Si seulement il avouait… Cela nous permettrait de savoir qu’il nous a entendues, de savoir qu’il guérit, peut-être, ou qu’il commence une guérison en avouant les choses, en mettant les véritables mots sur les actes qu’il a commis. Mais il est peut-être plus facile de ne pas se remettre en question et de ne pas dire : « J’ai commis des actes irréparables. »

Y a-t-il encore, à son encontre, une plainte de votre part en Belgique ?
Non. La plainte en Belgique a été envoyée directement en France et elle a été instruite en France, à Nanterre, regroupée avec d’autres plaintes. Voir les plaintes regroupées, c’est un soulagement, cela nous permet d’être solidaires. Cela prouve que l’instruction a été correctement faite — ma plainte pour agression sexuelle a d’ailleurs été requalifiée en tentative de viol.

Je pense que nos dossiers ont été entendus, bien instruits ; pour preuve, la garde à vue de Patrick Bruel. Maintenant, est-ce qu’une personne lambda aurait eu les mêmes libertés qu’a Patrick Bruel aujourd’hui ? Je ne pense pas…

Vous parlez de la mainlevée partielle de son contrôle judiciaire, en juillet, l’autorisant à se rendre à l’étranger ?

Exactement. S’il avait été une personne lambda, jamais ça ne se serait passé comme ça. Il fait l’objet de 32 plaintes, dont des plaintes pour viol. Il n’est pas assigné à domicile, donc il peut déjà bouger dans toute la France. Il n’a pas de bracelet électronique non plus. La justice a décidé… Elle l’a autorisé à passer des vacances dans d’autres pays, qui le connaissent moins, où il est moins médiatisé, même si, pour moi, ça reste un risque par rapport aux femmes sur place… Nous respectons cette décision. Mais pourquoi ne pas avoir averti les victimes ? Cet allègement a été d’autant plus mal reçu que nous, les victimes, nous n’avons pas été mises au courant. Nous avons découvert qu’il avait pu partir à l’étranger parce que des personnes qui l’avaient croisé en Écosse nous ont averties sur Messenger, notamment : « Savez-vous que Monsieur Patrick Bruel est ici en vacances ? »

Voilà comment je l’ai appris. Ça a été un choc, ça a été violent. Je n’y ai tout d’abord pas cru, je me suis dit : « C’est un sosie. » On est les victimes, on aurait dû savoir ! Pourquoi la justice française nous a-t-elle caché cela ? C’est irrespectueux à notre égard. Par rapport aux victimes, c’est un mauvais signal.

Pourquoi continuez-vous à vous battre aujourd’hui, à prendre la parole, alors que votre affaire est l’une des deux affaires pour lesquelles Patrick Bruel est mis en examen ?

C’est une question qui revient régulièrement. En Belgique, je suis la seule à avoir affiché mon visage. Je ne suis pas la seule à avoir témoigné contre Patrick Bruel, mais je veux porter, tout comme Flavie Flament, la parole des femmes, leur dire qu’il faut oser parler. Et honnêtement, depuis que j’ai parlé, je guéris tous les jours. En mon for intérieur, je sais que je devais le faire, malgré tous les dommages collatéraux que ça entraîne. Je dois poursuivre jusqu’au bout. C’est quoi, le bout ? Un jugement et donc un procès. Je veux qu’il mette des mots sur ce qu’il a fait, qu’il arrête de nier, de se voiler la face, de jouer les victimes. Qu’il reconnaisse les faits comme des agressions sexuelles, qu’il reconnaisse qu’on n’utilise pas les femmes, qu’on ne fait rien sans leur consentement. Je veux que toutes ces fans qui, depuis six mois maintenant, m’envoient des messages plus que haineux, disgracieux, violents, finissent par se dire : « Mais en fait, depuis le début, elle avait raison. »

Justement, avez-vous des messages de fans qui ont changé d’avis à son sujet ?

Oui, de plus en plus. C’est ça également qui nous fait tenir. Je reçois énormément de messages haineux, mais je reçois de plus en plus de messages de femmes et d’hommes aussi. Des personnes totalement inconnues, mais qui m’ont vue, ont lu des témoignages et m’envoient des messages pour me soutenir et pour me dire : « On vous croit maintenant. » « J’avais pris des tickets pour les concerts, mais je n’irai pas. » Ça me fait du bien, j’essaie de répondre à tout le monde, ça me donne des ailes…

Dans ma vie, il y a bien sûr un avant et un après ma plainte.

Quelles ont été les répercussions dans votre vie personnelle ? Vous avez deux garçons…

Mes garçons me suivent, ils sont fiers de moi, ils ont tous les deux du respect pour leur fiancée. Quand j’ai déposé plainte en mars, ça a été difficile, parce que j’ai dû leur en parler. Ils savaient qu’il y avait eu des faits, ils connaissaient le dossier, on va dire, en gros… Mais en mars, j’ai dû leur décrire exactement ce qui s’était passé et leur expliquer qu’ils risquaient de me voir à la télé. Ils devaient se préparer à ça. Mais maintenant, ils sont tous les deux adultes, ils sont solides et me soutiennent.

Dans ma vie, il y a bien sûr un avant et un après ma plainte. Depuis mars, je vis au quotidien avec Bruel, que ce soit avec les journalistes, les avocats ou avec les articles qui paraissent. Malheureusement, on relie maintenant très souvent mon nom à Patrick Bruel. La famille aussi, ce n’est pas toujours évident… Mes proches, mes enfants, mon conjoint me soutiennent énormément. J’ai énormément d’amis aussi qui sont toujours là. D’autres personnes ont choisi d’être beaucoup plus discrètes depuis six mois. J’ai perdu des gens, oui. Ils n’ont pas compris cette démarche qui était essentielle pour moi, pensent que je n’aurais pas dû m’afficher.

On verra ce que l’avenir nous réserve, mais c’est loin d’être évident. Ce qui m’insupporte, ce sont ceux qui disent que je fais ça pour l’argent, alors qu’avant de récupérer l’argent que j’ai investi dans tout ça… Parce que j’ai un travail : chaque fois que je prends une journée pour parler à la presse, comme je l’ai fait ce vendredi 4 septembre à Bruxelles, c’est à mes frais, je ne gagne pas d’argent. Mais c’est à ce prix que je veux défendre la parole des femmes. Quand j’ai déposé ma plainte, on était trois, maintenant, on est 32. Flavie, évidemment, nous a beaucoup aidées. Heureusement, j’ai gardé la totalité de mes clients, pas un ne m’a lâchée.

Vous souhaitez, à l’égard de Patrick Bruel, une peine juste. Lors de la garde à vue de juin dernier, une détention provisoire avait été demandée…

J’ai énormément de mal, de difficulté, à me dire que moi, Karine, je mettrais quelqu’un en prison. Il faut pouvoir vivre après ça. Il faut pouvoir vivre et se dire : « Mais j’ai participé à l’emprisonnement d’une personne. » Aujourd’hui, malgré tous les faits, je n’arrive pas à me dire cela. Mais qu’il y ait une peine, oui, ça, c’est clair. Qu’il soit jugé, qu’il reconnaisse les faits, ça, certainement, oui.

Si vous l’aviez en face de vous aujourd’hui, vous lui diriez quoi ?

Je lui demanderais de reconnaître les faits, de dire : « Oui, je me souviens très bien avoir passé la journée avec toi pour la promotion du film “Sur les 5 doigts de la main”. » Je voudrais qu’il dise : « Non, je n’ai pas oublié, je sais ce que j’ai fait. Et oui, tu n’étais pas consentante, je n’aurais pas dû. »

Concernant cette journée à Bruxelles, Patrick Bruel a assuré aux enquêteurs que les faits ne peuvent pas avoir eu lieu tels que vous les décrivez, car il a été accompagné toute la journée par Isabelle, une amie, qui produit une attestation en ce sens. Avez-vous souvenir de cette femme ?

Je réserve mes déclarations aux enquêteurs.

Patrick Bruel est mis en examen dans quatre dossiers, dont celui de Karine Viseur, où il est mis en examen pour tentative de viol. Il est placé sous le statut de témoin assisté dans quatre autres. Depuis le début de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Bruel », l’artiste nie les faits reprochés. Il a annoncé renoncer à sa tournée prévue du 2 octobre au 21 novembre prochain.