Coupe du monde - Beaucoup d'accrochages mais pas tant de fautes : l'Argentine est-elle une équipe violente ?
Il n'a fallu que deux minutes avant que la demi-finale de la Coupe du monde entre l'Argentine et l'Angleterre (2-1) ne connaisse son premier moment de tension jeudi soir. Un accrochage d'Elliot Anderson non sifflé sur Lionel Messi, la Pulga et cinq partenaires qui écartent les bras d'incompréhension dans une étonnante synchronisation... Et Enzo Fernandez fonçant dans Anderson par-derrière avant de glisser un geste méprisant.
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Parfaitement volontaire, cette faute, à mi-chemin entre la vengeance, le message aux adversaires et le test de la sévérité de l'arbitre incarne le décalage entre les chiffres et le ressenti. Le sentiment immédiat - qui a inspiré un article titré « Les 31 coups bas que l'Argentine a infligés à l'Angleterre » au Telegraph - est celui d'une méchanceté qui mériterait d'être sanctionnée, chauffe les esprits et hache le rythme. Le constat chiffré est lui banal : une faute, pas de carton.
Cynisme grand braquet
Si personne n'a commis plus de fautes que l'Albiceleste dans cette compétition (88), ce chiffre est lié au nombre de matches - dont deux achevés en prolongation. Si l'on rapporte au temps de jeu, l'Argentine n'est que la 21e équipe la plus souvent sanctionnée (11,4 fautes par 90 minutes). Et les 9 cartons jaunes reçus, pour aucun rouge, en font l'un des bons élèves. Même la pondération par le taux de possession, qui offre un tableau plus précis de ce qu'une équipe fait lorsqu'elle défend, ne suffit pas à inverser complètement la tendance : l'Espagne, qui possède pourtant plus de techniciens que de chiens de garde, est bien plus souvent sanctionnée.
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Alors, mauvaise réputation, mauvais esprit ou mauvais arbitrage ? Vraie violence ou pourrissage d'ambiance ? Face à l'Angleterre, match terminé avec 15 fautes et 3 avertissements, il y a d'abord eu une poussette absurde de Leandro Paredes dans le dos d'un Jude Bellingham qui venait de faire une passe en retrait une seconde plus tôt. Puis le geste de Fernandez évoqué plus tôt et trois fautes de Giuliano Simeone par excès d'engagement dans des drôles d'actions où, possédé, il sprinte, tacle, se relève, percute son vis-à-vis. Sans volonté de blesser mais sans aucune maîtrise.
Le reste du match, qui oscille entre maladresse et démonstration de cynisme, ne va pas dans le sens d'une violence gratuite. Dans le détail, on trouve deux pieds hauts involontaires, une faute offensive sur corner, un retour défensif raté et... Six poussées dans le dos ou ceinturages, dont cinq loin du but qui stoppent la contre-attaque adverse. L'art de flirter avec les limites, de tester l'arbitre. Comme Rodri ou Aleksandar Pavlovic, deux joueurs qui équilibrent leur équipe en déséquilibrant discrètement les adversaires, la politesse en moins.

Giuliano Simeone (numéro 17) a commis trois fautes lors d'Argentine-Angleterre (2-1). (S. Mantey/L'Équipe)
Les Argentins n'ont pas peur d'être les méchants
Là où les coupables ont tendance à être des gentlemen, à l'image d'un Mark Van Bommel qui était systématiquement le meilleur ami d'arbitres qu'il persuadait de son innocence, les Argentins n'ont pas peur d'être les méchants. Dans la foulée du penalty raté par Lionel Messi contre l'Égypte, Cristian Romero a par exemple mis un énorme tampon à Emam Ashour avant de se replacer sans un regard. Ce jour-là, les 13 fautes étaient volontaires et évitables mais aucun carton n'avait été sorti.
Au milieu des nombreuses protestations et marques d'indifférence, les rares excuses, avec un fautif qui prend des nouvelles de son vis-à-vis, sont venues de Lautaro Martinez face à la Suisse et Giovani Lo Celso contre la Jordanie. Les deux fois, il s'agissait de tacles glissés dangereux, peut-être les seuls menaçant l'intégrité physique de l'adversaire avec l'intervention non sanctionnée de Messi sur Aïssa Mandi. Un constat qui dit beaucoup de cette équipe.
Là où la plupart des sélections ont standardisé et européanisé leur jeu, à l'image d'un Brésil ni joga ni bonito ou d'une Nouvelle-Zélande qui construit depuis l'arrière quitte à oublier les duels aériens, l'Argentine s'inscrit dans sa tradition nationale. Un football où le rapport de force physique et psychologique est omniprésent, les tampons succédant aux provocations, notamment après les buts marqués.
Le Paraguay, autre pays sud-américain à l'identité affirmée, avait transformé le match face à la France en gigantesque gag, avec des coups discrets et simulations pour abuser l'arbitre. La logique argentine est différente. Elle est celle d'une équipe dure qui joue comme si on était encore dans le laisser-aller arbitral d'il y a 40 ans et qui profite d'une indulgence généralisée dans l'appréciation des contacts.
Une équipe disciplinée dans l'indiscipline, suffisamment intelligente pour adapter son intensité et son vice aux coups de sifflet. Un finaliste qui, puisqu'il défend en avançant avec des centraux chassant très haut, n'a fait que sept fautes dans ses 30 derniers mètres, quasiment toutes excentrées. Plus que des bouchers, les Argentins sont les gardes du corps zélés d'une légende inégalée.