Quel regard portez-vous sur “Faites des sciences avec La main à la pâte” ?

Étienne Ghys : « Il est important d’avoir une formation scientifique. C’est le but de la fondation La main à la pâte : tout le monde doit avoir accès à une culture, pas nécessairement solide, mais saine à la science. »

Claudie Haigneré : « Aucun ingénieur ou astronaute n’est né avec sa vocation. En revanche, nous avons tous des questions. L’école permet de comprendre et d’expérimenter. “Faites des sciences” ne s’adresse pas à des enseignants spécialistes. Il s’agit de défis où les professeurs vont être accompagnés pour faire naître l’étincelle de la découverte dans le cerveau des jeunes générations. »

Quel message souhaitez-vous transmettre avec votre participation ?

CH : « Tous les enfants se posent des questions. Il s’agit ici de s’adresser aux enseignants afin de préserver cette curiosité et éviter les décrochages. »

EG : « Plus important encore, il faut que les sciences restent accessibles aux enseignants. Professeur des écoles est un beau métier qui suppose une polyvalence qui n’est pas aisée. L’enseignant doit pouvoir montrer un enthousiasme et un intérêt pour tout, aussi bien pour l’orthographe que pour les mathématiques. »

Comment avez-vous été sensibilisés aux sciences étant enfant ?

EG : « J’ai des souvenirs de leçons où l’on faisait des expériences mais, contrairement à La main à la pâte, l’enfant n’y participait pas. »

CH : « Des rencontres, comme des expériences, vont donner lieu à de l’émerveillement et de la magie. Cela peut aussi venir d’une question suscitée à l’extérieur et qui trouve son rebond à l’école. Dans mon cas, j’ai eu une fascination en juillet 1969 avec les premiers pas de l’Homme sur la Lune. À partir de là, j’ai posé des questions et mon rêve a été de devenir astronaute. Je crois qu’il ne faut pas dissocier la science et les connaissances du rêve et de l’imagination qui permettent à l’impossible de devenir possible. C’est ce qui s’est passé pour moi. »

« On m’arrête dans la rue pour savoir si la Terre est plate. »

Qu’auriez-vous aimé savoir sur les sciences lors de votre scolarité ?

EG : « En primaire, nous apprenions la preuve par neuf pour vérifier si nos multiplications étaient correctes et je me demandais toujours pourquoi cela fonctionnait. Il y a ce côté boîte noire que je ne supportais pas. Je voulais comprendre ce qu’on me racontait. »

CH  : « Il faut aussi donner du sens aux choses et expliquer à quoi cela va servir. J’aurais souhaité que chaque discipline ne soit pas enseignée séparément. On a besoin d’avoir quelque chose de plus global. »

Comment créer des ponts entre les disciplines ?

CH : « À travers des projets comme “Faites des sciences”. Ils introduisent une part de complexité qui ne pourra pas être résolue avec une seule discipline. Il devient donc nécessaire de travailler ensemble, en interdisciplinarité. Cette notion, introduite à l’école, est essentielle. »

EG : « À l’école primaire, mes parents, issus d’une famille très modeste, avaient acheté l’encyclopédie Tout l’univers. En tournant les pages, on passait d’un article de géographie à un article de physique. C’était un outil merveilleux d’apprentissage. »

La baisse du niveau en sciences des élèves fait régulièrement l’actualité. Or, selon le baromètre de l’esprit critique porté par Universcience, les 15-24 ans ont un intérêt plus grand que le reste de la population pour les sciences. Quel regard portez-vous sur cette différence ?

EG : « Ces sondages sont assez contradictoires. Récemment, les résultats d’un rapport des jeunes avec les sciences étaient assez terrifiants. Qu’un autre sondage dise le contraire, je m’en réjouis, mais cela dépend de la manière dont est posée la question. »

CH : « Aborder les sciences à l’école est une bonne façon de commencer à planter ce socle de l’esprit critique. Dans notre société accélérée, les informations sont parfois très divergentes et on voit émerger du doute et de la méfiance qu’on ne voyait pas avant. Moi, astronaute, on m’arrête dans la rue pour savoir si la Terre est plate. »

EG : « On estime à 8 % le nombre de gens qui ne croient pas que la Terre est plate mais qui ne seraient pas étonnés qu’elle le soit. La formulation est intéressante. »

« Les élèves peuvent être des bâtisseurs d’un avenir meilleur »

Dans un contexte de désinformation croissante, quels conseils donneriez-vous pour se prémunir de ces écueils ?

CH : « Un des points clés de la démarche scientifique est d’analyser des faits avant de se faire une opinion. Nous devrions aussi interroger la manière dont sont abordées les sciences à l’école. Nous sommes trop sur le savoir, et pas suffisamment sur le sens et l’outil à l’utiliser. Si l’on arrive à convaincre cette génération que les élèves peuvent être, parce qu’ils auront acquis et compris des outils, des bâtisseurs d’un avenir meilleur que celui qu’on leur propose aujourd’hui, et envers lequel ils sont méfiants et dubitatifs, je pense que cela peut relever leur intérêt. Ce sont eux qui apporteront des solutions nouvelles. Il est essentiel d’aborder l’esprit critique dans la formation. Professeurs et savants expliquent les choses mais des flux d’information contre-nature créent du doute, de la méfiance, voire du complotisme. »

Les femmes représentent moins d’un tiers des chercheurs scientifiques en France. Que diriez-vous aux filles qui n’osent pas s’engager dans des filières scientifiques ?

EG : « Il y a mille réponses en fonction de l’âge et du niveau scolaire. Il faut agir à tous les niveaux. À l’école primaire, l’une des actions doit se faire avec les enseignants qui sont en proie à des biais inconscients. Ce sont des choses qui se corrigent. »

CH : « Il faut expliquer aux élèves que ce n’est pas un problème de capacité. Il existe des biais et stéréotypes à déconstruire. La science est incomplète si elle n’est produite que par la composante masculine. Il existe des angles morts que l’on va laisser passer s’il n’y a pas cette diversité. On a besoin des filles ! Je veux leur dire : n’attendez pas d’être sûres de réussir pour essayer. La confiance vient dans l’action. Ne laissez pas les autres définir les limites qui seraient les vôtres, construisez votre chemin et osez. Une dernière chose : faire de la science, ce n’est pas sacrifier sa vie. »

« Les sciences sont devenues une source d’inégalité »

En quoi des initiatives comme “Faites des sciences” peuvent-elles contribuer à réduire les inégalités face aux sciences dès le plus jeune âge ?

EG : « Elles le permettent de manière générale. Les sciences sont devenues une source d’inégalité mais d’autres disciplines sont beaucoup plus discriminatoires comme la littérature, plus difficile d’accès que les mathématiques. »

CH : « Ces initiatives permettent de réduire les inégalités territoriales, en diffusant la science partout, dans les territoires ruraux comme urbains. Pédagogiquement, cela est facile à mettre en œuvre et permet d’élever tout le monde. »

EG : « Le chemin est encore long mais on va y arriver. »