Il y a d’abord ces étranges collines qui ponctuent le paysage, dressées au bord de l’estuaire de la Deben, non loin de Woodbridge. Depuis les fenêtres de sa maison de Sutton Hoo, dans le Suffolk, Edith Pretty les observe depuis des années. Par temps de brume, leurs silhouettes prennent une allure mystique. Ce qui est certain, c’est qu’elles ne sont pas naturelles : ce sont des tumuli funéraires. Que renferment-ils ? Des siècles plus tôt, des pilleurs de tombes ont déjà tenté de le savoir. Mais nul de soupçonne encore ce qui dort sous la plus imposante de ces buttes…

Edith Pretty, riche propriétaire du domaine en question, a le flair pour ces choses-là. Derrière les colliers de perles et les chapeaux à fleurs de cette dame anglaise de 55 ans, se cache non pas une archéologue professionnelle mais une personne familière des fouilles : dans sa jeunesse, elle a voyagé en Égypte et visité plusieurs sites antiques avec son père, lui-même intéressé par l’archéologie.

Un goût partagé pour l’archéologie

Mme Edith Pretty, propriétaire du domaine Sutton Hoo, debout sur la véranda de Tranmer House

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Mme Edith Pretty, propriétaire du domaine Sutton Hoo, debout sur la véranda de Tranmer House

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© National Trust Photographic Library / Bridgeman Images

En 1938, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, elle décide de faire examiner les tumuli. Pour cela, elle fait appel à Basil Brown, un fouilleur local passionné d’histoire qui n’a pas fait d’études d’archéologie mais travaille depuis 1935 comme contractuel pour le musée d’Ipswich, et a déjà fait plusieurs découvertes dans le Suffolk.

En juin 1938, Brown se met au travail. Sa méthode est simple mais rigoureuse : comme s’il découpait des parts de gâteau, il ouvre des tranchées nettes à travers les monticules afin de repérer les différences de couleur du sol qui pourraient signaler une chambre funéraire. Les premiers résultats sont décevants. Les tumuli qu’il examine ont, pour plusieurs d’entre eux, été déjà visités par des voleurs longtemps auparavant.

L’émergence d’un immense bateau

Dans le tumulus n°3, il retrouve néanmoins les traces d’une crémation, une hache de fer, des fragments de poterie et le couvercle d’une cruche méditerranéenne. Dans le n°2, quelques rivets de fer attirent son attention : ceux-ci pourraient provenir d’un bateau. Mais des pilleurs ont dispersé les vestiges, et l’hypothèse reste incertaine. Le n°4 livre, à son tour, des fragments de bronze, des textiles et des ossements.

Vue de Tranmer House et le monticule à Sutton Hoo, Suffolk

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Vue de Tranmer House et le monticule à Sutton Hoo, Suffolk

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© National Trust Photographic Library/Robin Pattinson / Bridgeman Images

Pour l’instant, aucun trésor en vue. Mais Brown est désormais persuadé que ces collines ne sont pas de simples sépultures anonymes. Au printemps 1939, il s’attaque au tumulus n°1, le plus imposant. Presque aussitôt, le sol lui donne raison. Trois jours après le début des fouilles, l’un de ses assistants, le jardinier John Jacobs, découvre un morceau de fer. Brown accourt. Il reconnaît un rivet de bateau. Puis un deuxième. Puis d’autres encore, toujours en place. Cette fois, il n’est plus question de quelques fragments épars : sous la terre se dessine progressivement, en creux, le fantôme d’un grand navire.

Le bois a presque entièrement disparu, rongé par le temps et l’acidité du sol. Mais les rivets ont conservé sa forme. En suivant leur alignement, Brown fait apparaître une embarcation gigantesque pour son époque : environ 27 mètres de long, avec une quille, des membrures et les traces des supports de rames. Il faut désormais abandonner la petite tranchée prévue au départ et élargir méthodiquement la fouille.

Dessin d’un navire funéraire découvert avec une richesse de tombes à Sutton Hoo

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Dessin d’un navire funéraire découvert avec une richesse de tombes à Sutton Hoo

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© NPL – DeA Picture Library / Bridgeman Images

Le 6 juin, l’archéologue Charles Phillips, de l’Université de Cambridge, débarque à Sutton Hoo. De toute évidence, l’affaire dépasse une simple fouille locale. Les dimensions du navire et la présence probable d’une chambre funéraire indiquent une sépulture exceptionnelle. Phillips propose donc rapidement de prendre la direction scientifique du chantier, tandis que Brown reste associé aux travaux.

La révélation d’un monde ancien

Une pièce de monnaie retrouvée dans le tumulus, remontant au règne du roi franc Thibert II (595–612), permettra bientôt de dater l’enfouissement de ce bateau-tombe aux alentours de l’an 625. La situation est irréelle. À l’été 1939, alors que l’Europe est au bord du gouffre et que l’actualité s’emballe, Sutton Hoo fait figure de capsule temporelle. Faisant fi des terribles destructions qui s’annoncent, les spectres imperturbables d’un monde ancien, celui des royaumes anglo-saxons du VIIe siècle, y ressurgissent lentement. Dans cette vaste plaine venteuse où ondulent de hautes herbes, une autre temporalité se révèle au rythme patient des truelles et des pinceaux, raclant délicatement la terre millimètre par millimètre…

Bouche de ceinture de Sutton Hoo

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Bouche de ceinture de Sutton Hoo, VIIe siècle

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Or • Coll. British Museum, Londres • © akg-images / Erich Lessing

Ces découvertes bouleversent les connaissances d’alors sur le monde anglo-saxon. Sutton Hoo témoigne de réseaux d’échanges qui s’étendaient à travers l’Europe et même bien au-delà.

Le 21 juillet, à l’intérieur de la chambre funéraire, l’archéologue Peggy Piggott découvre le premier objet en or : une garniture de fourreau d’épée ornée de grenats. Puis les trouvailles se succèdent. Des bijoux, des pièces de harnachement, une immense boucle de ceinture, un couvercle de bourse, des garnitures d’épaule serties de grenats, un équipement guerrier, des objets d’apparat, de l’argenterie venue de l’Empire byzantin, des textiles, une lyre… Émerveillé, Brown raconte dans son journal que les objets semblent briller comme s’ils venaient d’être déposés dans la terre.

Parmi les trouvailles les plus extraordinaires figure une bourse dont le couvercle en or est décoré de grenats et de verre millefiori. À l’intérieur se trouvaient 37 pièces d’or mérovingiennes, auxquelles s’ajoutaient trois flans monétaires non frappés et deux petits lingots d’or. L’ensemble constitue un précieux témoignage des contacts entre les royaumes anglo-saxons et le continent.

Le tombeau d’un roi ?

Reconstitution du casque de Sutton Hoo

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Reconstitution du casque de Sutton Hoo, période médiévale-Haut Moyen Âge, VIIe siècle

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bronze, fer forgé, dorure • Coll. British Museum, Londres • © GrandPalais Rmn / The Trustees of the British Museum

Mais le plus grand trésor exhumé demeure, rétrospectivement, le casque. Retrouvé brisé en des centaines de fragments, qui seront ensuite assemblés patiemment pendant des années, il est aujourd’hui considéré comme l’une des pièces les plus célèbres du haut Moyen Âge européen. Sa restauration a révélé un objet en fer d’une grande sophistication, recouvert de plaques de cuivre étamé, décorées de scènes guerrières et d’entrelacs animaliers. Un long cimier en parcourt le sommet ; à l’avant, une tête animale dorée avec des yeux autrefois sertis de grenats et le dessin d’un visage humain, destiné à transformer son porteur à la manière d’un masque, donnent à l’ensemble une allure fantastique.

Malgré l’immensité du trésor qui l’accompagnait, le défunt a disparu. Dans la chambre funéraire, les archéologues retrouvent l’empreinte de son corps, mais pas son squelette, ses restes ayant sans doute été dissous par la sol acide du Suffolk. Impossible, donc, d’identifier la personne enterrée. Le mobilier funéraire, la taille du navire et la richesse des offrandes désignent cependant un personnage de très haut rang, probablement un souverain ou un membre éminent de l’aristocratie. Une hypothèse s’est progressivement imposée : celle de Rædwald, roi des Angles de l’Est, mort au début du VIIe siècle. Mais aucune inscription ne permet de l’affirmer définitivement.

Des objets historiques exposés dans la galerie « Sutton Hoo et l’Europe (300-1100 après notre ère) » du British Museum, à Londres

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Des objets historiques exposés dans la galerie « Sutton Hoo et l’Europe (300–1100 après notre ère) » du British Museum, à Londres

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© Oli Scarff / Getty Images

Ces découvertes bouleversent les connaissances d’alors sur le monde anglo-saxon. Certains objets retrouvés, venant de contrées très lointaines, contredisent en effet l’image jusque-là admise d’une Angleterre isolée et rustre. Sutton Hoo témoigne de réseaux d’échanges qui s’étendaient à travers l’Europe et même bien au-delà. Le trésor donne ainsi une réalité matérielle aux récits héroïques de la poésie anglo-saxonne : les guerriers aux armes étincelantes et les somptueux banquets décrits n’étaient pas de simples créations littéraires !

Mis à l’abri pendant la guerre puis conservé au British Museum

À mesure que les découvertes s’accumulent, une nouvelle inquiétude apparaît : comment protéger ce trésor ? Les premiers objets précieux sont d’abord transportés par Brown dans la maison d’Edith Pretty. Le gardien du domaine, William Spooner, monte la garde avec son fusil. Pendant que les archéologues poursuivent leur travail, les trouvailles sont progressivement envoyées à Londres pour être étudiées et conservées.

L’extraordinaire nouvelle commence à circuler. Le British Museum, puis la presse, s’intéressent au chantier. Mais le 3 septembre 1939, le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne. À Sutton Hoo, les fouilles sont alors progressivement interrompues. Brown protège l’empreinte du navire en la remplissant de fougères avant de quitter le site le 16 septembre. Celui-ci ne sera à nouveau exploré qu’une vingtaine d’années plus tard, à partir de 1965, précisant davantage les connaissances permises par ces découvertes.

Site d’exposition de Sutton Hoo : deux bâtiments vus depuis la cour

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Site d’exposition de Sutton Hoo : deux bâtiments vus depuis la cour

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© akg-images / ViewPictures

Dès août 1939, il est déterminé qu’Edith Pretty reste propriétaire des objets retrouvés. Consciente de leur inestimable valeur historique, cette passionnée fait alors don de l’intégralité du trésor à la nation britannique. Plutôt que d’être vendues et dispersées entre divers collectionneurs, les pièces sont donc conservées comme un ensemble indissociable, qui devient propriété du British Museum. Certaines y sont exposées dès 1940, avant que la guerre n’impose rapidement la mise à l’abri du trésor dans les tunnels souterrains de Londres, entre les stations de métro d’Aldwych et de Holborn.

Un trésor exposé à Caen à partir d’avril 2027

En reconnaissance de sa générosité, Winston Churchill proposera plus tard à Edith Pretty le grade de commandeur de l’ordre de l’Empire britannique, qu’elle refusera. Près de 70 ans plus tard, en 2007, l’écrivain John Preston lui rendra hommage avec son roman The Dig, consacré aux fouilles de Sutton Hoo. En 2021, Netflix en tirera un film du même nom réalisé par Simon Stone, avec Ralph Fiennes dans le rôle de Basil Brown et Carey Mulligan dans celui d’Edith Pretty. Un long-métrage réussi, même s’il prend quelques libertés avec la véritable histoire.

The Dig avec Carey Mulligan (Edith Pretty) et Ralph Fiennes (Basil Brown)

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The Dig avec Carey Mulligan (Edith Pretty) et Ralph Fiennes (Basil Brown)

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© 2021 Netflix, Inc. / Larry Horricks

Le trésor s’apprête désormais à vivre une nouvelle aventure. Depuis le 10 septembre, et jusqu’au 11 juillet 2027, la tapisserie de Bayeux, immense broderie qui raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, est exceptionnellement présentée au British Museum, à Londres. C’est la première fois qu’elle se retrouve en Angleterre depuis sa création, probablement à Canterbury peu après la bataille d’Hastings de 1066. En retour, le Royaume-Uni prête à la France plusieurs chefs-d’œuvre conservés au British Museum. Parmi eux, des pièces de l’échiquier de Lewis et certains objets du trésor de Sutton Hoo, dont l’emblématique casque, qui rejoindra le musée de Normandie à Caen, où il sera exposé d’avril à octobre 2027. Un échange hautement symbolique, qui aurait sans aucun doute fait la fierté d’Edith Pretty et Basil Brown !