L’Iran envisagerait des attaques en Europe: une menace à prendre au sérieux?
L’Iran envisagerait de frapper des cibles en Europe si les Américains provoquent une escalade du conflit au Moyen-Orient. Pourquoi cette menace soudaine? Et à quel point faut-il la prendre au sérieux? “Si quelque chose devait se produire en Europe, je penserais plutôt à des attentats”, avance l’expert en défense Roger Housen.
Luc Beernaert
19 août 2026, 14:28
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Des proches du régime iranien ont confié au quotidien britannique Financial Times que Téhéran élaborait des plans d’urgence “secrets” pour accentuer la pression. À Téhéran, on s’attend en effet à ce que Trump reprenne les hostilités. C’est pourquoi l’ayatollah Mojtaba Khamenei a nommé des partisans de la ligne dure à des postes militaires clés. Le régime iranien cherche ainsi à inciter l’Europe à rester en retrait tout en faisant pression sur Washington.
Les stratèges iraniens viseraient très spécifiquement des bases américaines situées en Bulgarie et à Chypre. Chypre, où un drone iranien s’est écrasé le 2 mars dernier sur la base de la Royal Air Force, est particulièrement vulnérable dans la mesure où cette installation britannique est utilisée par les États-Unis. La Bulgarie, quant à elle, a ouvert sa base aérienne aux avions américains devant se ravitailler en carburant en route vers le Moyen-Orient.
Roger Housen: “Les pays européens ne prennent pas part aux combats contre l’Iran, mais l’accès à leurs bases militaires demeure indispensable aux opérations américaines. Sans cette aide logistique, notamment pour le décollage et l’atterrissage des avions-ravitailleurs et des avions-radars, les États-Unis n’auraient pas pu mener des frappes aussi intensives en territoire iranien au début du conflit. Washington s’appuie sur des infrastructures appartenant à des pays tiers, à l’image des aéroports militaires bulgares ou turcs, ce qui ne manque pas d’irriter Téhéran.”
“Pas très sérieux. Téhéran réalise bien qu’en étendant le conflit jusqu’à l’Europe, il irait trop loin. Tirer sur des entreprises, des bases et des stations de désalinisation américaines dans les pays de la région est une chose, attaquer l’Europe en est une autre. Cela inciterait les pays européens à se joindre à l’opération ‘Epic Fury’ de Trump.”
“La volonté des pays européens, qui souhaitent mettre fin à la guerre le plus rapidement possible, sortir l’Iran de son isolement et soutenir sa population, s’en trouverait également sapée. Dans les capitales européennes, la volonté de tendre la main à l’Iran d’une manière ou d’une autre à l’avenir disparaîtrait. Aucun pays européen ne voudrait plus commercer avec l’Iran après la guerre. Ce genre de menace n’est donc guère crédible.”
“Téhéran peut toutefois influencer la prise de décision politique en Europe grâce à une telle menace : les pays qui autorisent actuellement les États-Unis à utiliser leurs installations vont désormais se demander s’il ne vaudrait pas mieux réduire ce soutien.”
“Exactement. L’Iran veut avertir l’Europe qu’elle doit rester à l’écart et faire pression sur Trump pour mettre fin à la guerre et accepter un compromis. Téhéran dit à l’Europe: ‘ne vous avisez surtout pas de vous ranger du côté des États-Unis, sinon voilà ce qui vous pend au nez.’ Il est également frappant de constater qu’il n’est question que de la Bulgarie et de Chypre, alors que les Américains utilisent principalement les installations turques.”
“Il s’agit donc d’un message ciblé de la part de Téhéran. Cela indique que l’Iran ne cherche pas vraiment l’escalade, puisqu’il passe sous silence les principaux piliers des troupes américaines. La Turquie étant un pays musulman, cela peut aussi expliquer la sélectivité de Téhéran.”
“En principe, oui. Si l’Iran causait des dégâts importants dans un pays membre de l’OTAN comme la Bulgarie ou la Turquie, l’article 5 serait activé et l’OTAN devrait intervenir militairement.”
“Il y a déjà eu des incidents à Chypre, mais des drones iraniens ont aussi été repérés dans l’espace aérien turc. Cela s’est tassé sans faire de vagues. Mais imaginez qu’un missile iranien s’écrase sur l’aéroport d’Istanbul ou sur Sofia, la capitale bulgare: la Turquie ou la Bulgarie convoquerait d’urgence le Conseil de l’OTAN pour demander l’activation de l’article 5.”
“Les Américains insisteraient alors pour que ce soit fait. Jusqu’ici, la position de l’OTAN est que la guerre entre l’Iran et les États-Unis se déroule ‘out of area’ (hors zone): elle ne relève pas de la responsabilité de l’Alliance. Mais en cas d’attaque de ce type, le territoire de l’OTAN serait touché et cet argument pour ne pas intervenir ne tiendrait plus.”
“En Europe, je pense plutôt à des attentats qu’à des tirs de roquettes ou des attaques de drones. En revanche, des attaques contre une institution juive ou une ambassade américaine dans des pays comme la Bulgarie ou Chypre, qui autorisent les États-Unis à utiliser leurs installations, me paraissent envisageables. Notre pays ne fournit pas ce type de soutien, à ceci près que nous autorisons le survol de notre territoire par les avions militaires américains. Il se peut aussi que des pièces détachées destinées à l’armée américaine transitent par le port d’Anvers, mais cela reste une aide limitée et indirecte. Au bout du compte, notre pays demeure neutre.”
“D’un côté, il y a l’establishment de la défense américaine, et de l’autre, Trump et son premier cercle. Au sein du Pentagone comme du département d’État, on sait très bien que la probabilité de voir l’Iran attaquer délibérément un pays de l’OTAN ou de l’UE est quasiment nulle.”
“Mais Trump voit les choses autrement. Pour lui et son ministre de la Défense, Pete Hegseth, ce serait une aubaine que l’Europe se retrouve entraînée dans le conflit. Cela viendrait confirmer le discours qu’ils ont toujours martelé, à savoir que l’Iran est l’incarnation du mal et qu’on ne peut pas lui faire confiance. Trump s’en servirait alors pour mettre la pression sur l’Europe et ses alliés de l’OTAN afin qu’ils s’engagent activement dans sa guerre.”
“Vraisemblablement, oui. Car tout le monde en Europe souhaite que la guerre contre l’Iran se termine au plus vite, l’impact économique devenant de plus en plus tangible pour les citoyens. En faisant fuiter ces plans ou ces réflexions, Téhéran tente une sorte de coup de billard à trois bandes : envoyer la balle du côté européen dans l’espoir que les Européens fassent pression sur Washington pour trouver un compromis avec l’Iran.”
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