La gauche doit retrouver le souffle de la jeunesse
Pour aller plus loin
Un candidat vieux qui séduit les jeunes (Mélenchon) ou un candidat jeune qui plaît aux vieux (Glucksmann) ? C’est, résumé en une pirouette, l’étonnante équation de la gauche en ce début de campagne présidentielle. Certes, le candidat de la social-démocratie qui sera issu de la primaire de la gauche n’est toujours pas désigné, et l’on ne sait encore qui, d’Olivier Faure ou de Raphaël Glucksmann, les deux favoris, sortira vainqueur de cette étape décisive. Mais quelle que soit la personnalité élue, on devine d’avance qu’elle ne remportera pas aisément les suffrages de la jeunesse. Comme le démontre notre dossier de couverture, le clivage des gauches irréconciliables se double désormais d’une fracture générationnelle : près d’un jeune Français sur deux envisage de voter LFI en 2027, soit le cauchemar de leurs parents, souvent anciens électeurs PS.
Dans les familles de gauche, on rejoue la bataille d’Hernani aux déjeuners dominicaux, sur fond de regain d’intérêt des jeunes pour la politique. Aux législatives de 2024, 77 % des moins de 35 ans disaient s’intéresser au scrutin. On peut parier que la présidentielle de 2027 confirmera cette tendance au regard de son enjeu.
S’il faut se réjouir de cette repolitisation des jeunes, elle est loin d’être uniforme : elle s’accompagne souvent d’un puissant désir de radicalité, qui laisse les partis de gouvernement sur le bas-côté. En France, une large partie de la jeunesse se tourne vers les offres de rupture, à gauche derrière Jean-Luc Mélenchon, mais aussi à l’extrême droite derrière le RN. Aux Etats-Unis aussi, les jeunes bousculent les vieux équilibres en portant la vague socialiste des nouveaux élus démocrates, incarnée par le maire de New York, Zohran Mamdani.
L’espoir d’un monde meilleur
Partout dans le monde, les manifestations de la Gen Z révèlent le sentiment d’urgence de la jeunesse et sa révolte contre l’ordre établi. Crise climatique, retour de la guerre, inégalités criantes : les moins de 30 ans ont grandi dans une succession de bouleversements auxquels leurs aînés apportent des réponses qu’ils jugent dérisoires. « Les jeunes estiment qu’ils n’ont plus le temps », résume le politiste Rémi Lefebvre, interrogé dans notre enquête. Plus le temps de négocier ou de faire des compromis, qu’ils assimilent à des compromissions. Plus le temps pour les congrès, courants et motions illisibles, dont les partis traditionnels, comme le PS, offrent à leurs yeux la parfaite caricature.
Il faut dire que les partis dits « de gouvernement » portent une lourde responsabilité dans cette désillusion, qui s’étend bien au-delà des jeunes eux-mêmes. Pendant des années, les formations au pouvoir ont abîmé l’essence de l’action politique, en expliquant qu’un seul chemin était réellement possible, que tous les choix étaient bornés par les contraintes financières, européennes ou mondiales. Cette politique du « There is no alternative » a fini par agir comme un poison démocratique : à force d’expliquer qu’il n’existe pas d’autres voies possibles, on rejette aux marges l’idéal politique et la volonté de changement.
A ce jeu-là, le PS a perdu plus de plumes que les autres partis : en abandonnant une part de sa radicalité au nom du réalisme, la social-démocratie l’a cédée à d’autres. C’est désormais Jean-Luc Mélenchon qui apparaît comme le seul dépositaire d’une promesse qui fut longtemps celle de toute la gauche : la conviction que la politique peut encore changer la vie.
Pour la gauche hors LFI, c’est désormais une question de survie : elle doit renouer avec ses fondamentaux si elle veut incarner à nouveau l’espoir d’un monde meilleur et ainsi reconquérir les jeunes générations – et au-delà. Il lui faut retrouver le souffle de ses origines pour prouver qu’elle peut être radicale dans ses ambitions tout en restant résolument démocrate dans ses moyens – par opposition aux offres de rupture, tout entières dédiées au culte du chef, dont LFI offre une inquiétante illustration. Associer l’énergie de la révolte aux vertus du dialogue et de la négociation n’a rien d’impossible : la gauche doit à cet alliage quelques-unes de ses plus belles conquêtes. C’est assurément sa seule voie pour redevenir radicalement désirable.
Par Cécile Prieur