Devant elle, la Méditerranée, à perte de vue. Derrière elle, les pierres blondes d’Èze. Entre les deux, sur la terrasse de la Chèvre d’or, Delphine Depardieu prend quelques secondes avant de répondre. Mots choisis, élégance naturelle. « Je ne devrais pas le dire parce que c’est illégal mais… C’est quelque chose d’extrêmement touchant que de regarder la mer avec ma mère dedans. » La phrase est soufflée presque du bout des lèvres. Sa mère avait choisi que ses cendres reposent au large de la baie Cannes, où la comédienne a passé toutes ses vacances enfant, chez sa grand-mère, au Cannet. Alors venir sur la Côte d’Azur, même pour quelques jours, n’est jamais tout à fait un déplacement. Plutôt un retour.

Ce début août, il prend une saveur particulière. La comédienne est la marraine des quatrièmes Théâtrales d’Èze. « C’est une très, très bonne comédienne. Et une femme d’une gentillesse remarquable », dit d’elle l’acteur et directeur artistique de l’événement David Brécourt. Une distinction qu’elle accueille avec autant de joie que d’humilité.

« Quand je vois les noms de ceux qui m’ont précédée, Francis Huster, Pierre Arditi ou Véronique Jannot, je me dis simplement : “Waouh…” Je vais essayer d’être à la hauteur. », sourit-elle.

À 47 ans, Delphine Depardieu n’a pourtant plus grand-chose à prouver. Née à Cannes, fille du producteur Alain Depardieu et nièce de Gérard Depardieu, elle a choisi de construire son propre chemin loin des raccourcis que son patronyme aurait pu lui offrir. Formée au Cours Simon puis auprès de Jean-Laurent Cochet, elle a patiemment bâti une carrière où le théâtre occupe la première place.

L’an dernier dans Les Liaisons dangereuses adaptées et mises en scène par Arnaud Denis, elle était une marquise de Merteuil magnétique, reprise dans l’urgence… deux jours avant la première ! Le rôle lui a valu un Molière puis le prestigieux prix du Brigadier. Une consécration qu’elle raconte sans triomphalisme.

« Cette Merteuil grandissait en moi depuis vingt ans. Il fallait toutes ces années de travail pour que je sois prête. »

À l’entendre, rien n’arrive par hasard. Tout est affaire de patience. De technique. De temps long.

Delphine Depardieu, marraine des "Théâtrales d'Eze" 2026.
Delphine Depardieu, marraine des "Théâtrales d'Eze" 2026.
Dylan Meiffret / Nice-matin

« Je dis toujours à mes élèves que ce métier est magnifique, mais difficile. Ils n’aiment pas m’entendre dire qu’il faut attendre. Pourtant, c’est vrai. »

Car, depuis 2023, la comédienne transmet aussi son expérience en cofondant l’Académie Aparté, une école pensée comme un lieu de perfectionnement autant pour les jeunes acteurs que pour les professionnels. Une suite logique pour celle qui se définit volontiers comme une « passeuse » de théâtre.

C’est d’ailleurs ainsi qu’elle envisage son rôle de marraine.

« On ne m’impose rien. Mais moi, je me dois d’être là. Être présente pour les artistes, les applaudir, discuter avec le public. Quand on est sur scène, savoir qu’il y a dans la salle un regard bienveillant, ça compte énormément. »

« Il faut arrêter de penser que le théâtre, c’est compliqué ou ennuyeux »

Le théâtre, chez elle, n’est jamais une affaire d’élite. Bien au contraire.

« Il faut arrêter de penser que c’est compliqué ou ennuyeux. Le théâtre ouvre aux autres. Il ouvre l’esprit. »

Son fils fréquente d’ailleurs les salles depuis l’âge de… deux mois. Spectacles sensoriels pour nourrissons, Molière à cinq ans à la Comédie-Française : pour Delphine Depardieu, la curiosité culturelle s’apprend très tôt.

À Èze, pour les acteurs qui seront sur les planches dès ce week-end, c’est aussi une autre façon de jouer que Delphine Depardieu connaît bien. Sous les étoiles, la scène dialogue avec le paysage.

"Je pensais rencontrer quelqu’un de prétentieux. J’ai découvert un homme d’une générosité incroyable, qui a un véritable esprit de troupe… À propos de Francis Huster"

« En plein air, on ne joue plus seulement avec le public. On joue avec le vent, la lumière, les bruits de la nature. Cette énergie nous traverse. »

Mais cette liberté suppose une maîtrise absolue. « Il faut que le texte voyage jusqu’au dernier rang. Et si la diction n’est pas parfaite, ce sera compliqué. »

Bientôt Queen Mum dans « Le Discours d’un roi » avec Francis Huster

À la rentrée, la comédienne partagera l’affiche du Discours d’un roi avec Francis Huster et Philippe Torreton. Elle raconte en riant combien Huster a balayé les idées reçues qu’elle avait sur lui. « Je pensais rencontrer quelqu’un de prétentieux. J’ai découvert un homme d’une générosité incroyable, qui a un véritable esprit de troupe. »

Le mot revient souvent dans sa bouche : troupe. Plus encore que le succès, c’est le collectif qui semble aujourd’hui l’animer. « J’aime arriver aux répétitions avec le sourire. La joie est contagieuse. Comme le mal-être. Alors autant transmettre la première. »

À Èze, où le théâtre se joue face à la mer, ce mantra trouve un écrin évident. Une scène à ciel ouvert pour une artiste qui, plus que les récompenses, préfère les liens qu’elles permettent de tisser.

L’ambition de David Brécourt, directeur artistique des Théâtrales ? « Faire d’Eze le Ramatuelle des Alpes-Maritimes »

Il y a quatre ans, David Brécourt jouait son seul-en-scène sur le parvis de l’église d’Èze, où vit sa fille, Manon, petite-fille de Francis Blanche. À la fin de la représentation, une idée lui traverse l’esprit. « Toute la municipalité était là. Je leur ai dit : “Et si on créait un festival de théâtre ?” » Banco ! Les Théâtrales d’Èze étaient nées.

Delphine Depardieu, marraine des "Théâtrales d'Eze" 2026 avec David Brécourt, directeur artistique
Delphine Depardieu, marraine des "Théâtrales d'Eze" 2026 avec David Brécourt, directeur artistique
Dylan Meiffret / Nice-matin

Depuis, le directeur artistique nourrit une ambition assumée : faire grandir ce rendez-vous estival jusqu’à en faire « le Ramatuelle des Alpes-Maritimes ». « Ici, il y avait un vrai manque. On veut installer durablement un grand festival. »

Pour y parvenir, pas question de céder à la facilité. Si les têtes d’affiche attirent le public, David Brécourt tient à mêler comédies populaires, créations et textes plus exigeants aux castings à découvrir. « Le théâtre, ce n’est pas seulement rire. C’est aussi des larmes, de la réflexion. »

L’an dernier, Le Schpountz, sans vedettes à la distribution, avait créé la surprise. « Beaucoup m’ont dit que c’était la meilleure soirée du festival. Cela prouve qu’on peut aussi emmener le public vers des spectacles qu’il ne connaît pas. J’aime qu’il entre dans une salle sans savoir ce qu’il va découvrir. C’est là que la magie opère. »

Et cette année, les Théâtrales d’Èze misent encore sur une programmation éclectique. Après Du charbon dans les veines, la pépite de Jean-Philippe Daguerre, auréolée de 5 Molières en 2025 ce samedi soir, le festival réservera aussi l’un de ses moments les plus forts avec Délivrez-nous (dimanche 2 août), écrit par Déborah Elmalek et interprété par David Brécourt. Récompensée au Off d’Avignon 2026 par les prix du meilleur auteur et du meilleur comédien, la pièce confronte une petite-fille de résistants au fils d’un officier SS dans un huis clos poignant sur l’héritage et la réconciliation.

Lundi 3 août, place aux Grands Enfants, une comédie menée par Frédéric Bouraly et Éric Laugérias, qui explore les liens familiaux et amicaux.

Changement de ton le 4 août avec Une heure à t’attendre, où Thierry Frémont promet un face-à-face psychologique sous haute tension. Enfin, le rideau tombera le 5 août avec une relecture résolument contemporaine du Malade imaginaire. Sous la direction de Tigran Mekhitarian, Argan devient un homme sous antidépresseurs dans une mise en scène mêlant rap, danse et chant, démontrant, une fois encore, que les grands classiques n’ont rien perdu de leur pouvoir de parler au présent.

Oppidum du col d’Eze, grande corniche. Jusqu’au 5 août. Spectacles à 21h. De 15 à 35 euros. Pass 5 soirées : 150 euros. Rens. 04.93.41.26.00. www.lestheatralesdeze.com