La Nakba des chiites du Liban: le Hezbollah critiqué mais pas abandonné
Des voix commencent à s’élever au sein de la communauté chiite pour critiquer les choix stratégiques du Hezbollah. Mais le parti continue de jouir d’un large soutien malgré l’ampleur des pertes et des destructions.
De notre correspondant à Beyrouth,
Des dizaines de journalistes, d’universitaires et de personnalités des mondes de la politique et de la culture se sont donnés rendez-vous au Théâtre Monot, près du centre-ville de Beyrouth, le 30 juillet. L’événement, placé sous le patronage du ministre de la Culture, Ghassan Salamé, vise à lancer une initiative intitulée la « Voix de Jabal Amel : une tentative de sortir de la Nakba ».
Jabal Amel est le nom qui désigne le territoire qui englobe le Liban-Sud, l'un des principaux foyers historiques du chiisme duodécimain au Levant. Le terme Nakba, qui fait référence à l’exode des Palestiniens en 1948 après les massacres commis par les organisations sionistes, est utilisé dans ce contexte pour établir un parallèle avec l'idée d'une catastrophe collective.
Les habitants du Liban-Sud sont aujourd’hui sinistrés. Quatre cent mille d’entre eux, déplacés par la guerre, ne sont toujours pas rentrés dans leurs villages et les perspectives d’un retour prochain sont minces. Une vingtaine de localités ont été rayées de la carte par les Israéliens et une cinquantaine d’autres sont sur le point de subir le même sort dans les semaines à venir, au rythme où se déroule la destruction systématique des maisons, des bâtiments publics et privés et des infrastructures vitales.
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Choix stratégiques critiqués
Au déracinement s’ajoutent les pertes humaines, avec près de 4 400 morts et des milliers de blessés, en majorité des chiites. « Nous sommes face à une véritable Nakba géographique, démographique et urbaine : villages détruits, déplacements, présence israélienne, incertitude sur le retour et la reconstruction », explique à RFI Ali Mrad, professeur de droit et avocat franco-libanais originaire du village frontalier de Aïtaroun, presqu’entièrement détruit.
La catastrophe subie par cette communauté qui se veut le fer de lance de la « résistance contre Israël » a relancé le débat interne sur les responsabilités, le positionnement politique et les choix stratégiques pris par les deux partis qui monopolisent la représentation parlementaire chiite (27 députés sur les 128 que compte le Parlement libanais), le Hezbollah et le mouvement Amal du président du Parlement Nabih Berry.
La « Voix de Jabal Amel : une tentative de sortir de la Nakba » s’inscrit dans ce contexte. Le texte fondateur de cette initiative propose une vision politique et sociale pour l'avenir du Liban-Sud après la guerre. Il part du principe que la reconstruction « ne peut se limiter à la remise en état des habitations et des infrastructures, mais exige également le rétablissement du rôle de l'État, la protection des libertés, le renforcement des institutions publiques et l'élargissement de l'espace du pluralisme au sein de la société sudiste et de la communauté chiite ».
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L’État, seul garant
Même si le Hezbollah et Amal ne sont pas nommément épinglés, il est clair que les organisateurs - des intellectuels, des académiciens, des écrivains, des journalistes et des acteurs de la société civile de confession chiite - font assumer aux deux partis la responsabilité du désastre qui a frappé leur communauté.
Les propos de l’un des intervenants, Ali Masrah, sont explicites. « Cette initiative est née de la conviction que l'État constitue le seul garant de la protection du Sud, des libertés et des droits face aux discours qui justifient la perpétuation des armes (du Hezbollah, NDLR) et de l'hégémonie partisane », affirme le directeur exécutif de l’Association Dawrouna (« Notre tour », en arabe), principal organisateur de l’événement.
Devant l’ampleur des souffrances endurées, les choix pris par le Hezbollah sont de plus en plus questionnés non seulement parmi les élites intellectuelles mais aussi au niveau populaire. « Ce que nous avons subi dépasse l’entendement et je me demande sincèrement si le jeu en valait la chandelle », s’interroge Hussein Bazzi, un cultivateur du Liban-Sud rencontré dans un centre d’hébergement de déplacés, dans le secteur ouest de Beyrouth.
L’ampleur du débat est, certes, inédite, mais il reste à savoir s’il constitue un tournant décisif marquant le début d’une reconfiguration des rapports de force au sein de la communauté chiite. « Je ne parlerais pas encore de fracture, mais quelque chose se fissure clairement, déclare Ali Mrad, candidat malheureux aux dernières élections législatives, en 2022, dans une liste opposée au Hezbollah. Ce qui se fissure, ce n’est pas nécessairement l’appartenance politique, mais l’acceptation automatique des choix du Hezbollah. »
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« Bien sûr, c’est Israël qui détruit, tue, occupe et déplace, ajoute M. Mrad. Mais le Hezbollah a aussi pris des décisions qui ont engagé tout le pays, et d’abord le Sud, sans mandat national pour le faire. Il doit aujourd’hui assumer la responsabilité politique, morale et historique de ses choix, de ses stratégies et de son appréciation du rapport de force. »
Le fait nouveau est que cette responsabilité commence à être discutée plus librement à l’intérieur même de la communauté chiite. Houssan Matar, spécialiste en relations internationales, proche du Hezbollah, partage la même opinion. « Une frange de la communauté chiite a, de tout temps, eu des divergences idéologiques, politiques et culturelles avec le Hezbollah. Aujourd’hui, elle s’exprime plus clairement, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle est devenue plus représentative après la guerre », nuance le chercheur.
« Lorsqu’une certaine exaspération est exprimée, surtout de la part d’habitants des villages détruits poussés à l’exode, elle ne se manifeste pas par un rejet du Hezbollah, soutient Houssam Matar. Les critiques observées ne constituent pas une cassure mais au contraire un attachement à la logique de la résistance contre Israël. »
Ali Mrad confirme que le parti chiite pro-iranien continue de jouir d’un large soutien au sein de la communauté. « Je ne parlerais pas encore de divorce. Le lien entre le Hezbollah et une partie importante de la communauté chiite est trop ancien et trop profond », dit-il.
Des critiques non marginales
Cependant, les critiques ne sont plus marginales comme par le passé. « On n’est plus seulement dans une discussion abstraite sur la justesse ou non d’un choix stratégique, explique l’avocat. Le résultat est devant nous : destruction, déplacement, occupation et affaiblissement du pays. La responsabilité politique du Hezbollah ne peut plus simplement être évacuée. »
L’un des principaux changements notés par Ali Mrad est que le fait de critiquer les choix du Hezbollah « commence à être moins automatiquement assimilé à une trahison de la communauté ». « Il y a clairement une évolution mais il est toutefois encore trop tôt pour parler d’une dynamique politique organisée », estime l’avocat.
Les détracteurs du Hezbollah dénoncent sans relâche son alignement sur les choix stratégiques iraniens au détriment des intérêts du Liban et l’accusent de mener « la guerre des autres sur le territoire libanais ». Certains observateurs évoquent même des « signaux » montrant clairement que les chiites commencent à se détourner de l’Iran.
« Je serais prudent sur le mot "détourner" », déclare Ali Mrad qui ne voit pas aujourd’hui un retournement massif contre la République islamique. « Les liens entre le Hezbollah et l’Iran sont anciens et profonds, note-t-il. Mais le débat change de nature. La vraie question devient celle de la subordination d’une partie de la décision stratégique libanaise à une logique régionale iranienne. Jusqu’où le Liban, et surtout le Sud, doit-il continuer à payer le prix des priorités de Téhéran ? »
« On peut conserver une proximité avec l’Iran et considérer en même temps que les intérêts du Liban ne doivent plus lui être subordonnés, poursuit l’avocat. Et quand les gens voient leur village détruit, leur famille déplacée et l’incertitude sur la reconstruction, les questions deviennent très simples : qu’avons-nous gagné ? Qu’avons-nous perdu ? Qui a pris ces décisions ? Et au service de quelle stratégie ? »
Le changement le plus important est peut-être là : le Hezbollah n’est plus seulement perçu comme la victime d’un rapport de force défavorable. Il est de plus en plus interrogé sur sa propre responsabilité dans la situation à laquelle le Liban et le Sud sont aujourd’hui confrontés.
Houssam Matar a une approche plus nuancée sur cette question et estime que l’impression que les chiites du Liban ont payé un prix exorbitant pour défendre les intérêts de l’Iran n’est pas répandue outre mesure au sein de la communauté. « Les chiites ont constaté que, malgré le respect par le Hezbollah de la trêve du 27 novembre 2024, des centaines de ses membres ont été assassinés par Israël, explique le chercheur. La destruction des villages, l’exode des habitants, le bombardement de la banlieue sud se sont poursuivis. Les gens ont vu et vécu la poursuite des agressions israéliennes malgré le respect du cessez-le-feu par le Hezbollah. Les chiites sont conscients que l’ouverture des hostilités par le Hezbollah le 2 mars était une riposte à 15 mois de violations, d’assassinats et de destructions à l’ombre d’une trêve jamais respectée par Israël. »
Selon lui, « la majorité des chiites sont convaincus qu’en reprenant le combat, le Hezbollah a voulu profiter d’un momentum régional pour essayer de modifier les rapports de force et non pas de défendre les intérêts de l’Iran ».
Les organisateurs de l’initiative la « Voix de Jabal Amel : une tentative de sortir de la Nakba » estiment que le retour des chiites dans le giron de l’État est la seule alternative pour sauver la communauté.
Houssam Matar dénonce de son côté des intentions cachées derrière la guerre actuelle. Selon lui, « les chiites sont convaincus dans leur majorité que la guerre n’est pas liée à la question du soutien apporté à Gaza mais vise en réalité à les affaiblir et à les marginaliser politiquement au Liban ».
« Les mesures prises par les autorités libanaises contre le Hezbollah et les diplomates iraniens, la suspension des liaisons aériennes entre Beyrouth et Téhéran, l’interdiction de l’association financière al-Qard al-Hassan, les campagnes de dénigrements médiatiques, sont autant de preuves que c’est le poids et le rôle politique des chiites dans le système libanais qui sont dans le collimateur du pouvoir libanais et des puissances étrangères qui le soutiennent », dit-il.
Le sentiment d’être la cible d’une guerre existentielle qui vise à les priver de certains droits politiques dans le système libanais peut expliquer le fait que malgré l’ampleur des pertes humaines et des destructions qu’ils ont subies, les chiites continuent de resserrer les rangs derrière le Hezbollah et le mouvement Amal.