Le rôle de la poésie dans la vie des hommes d’aujourd’hui semble se rétrécir. La poésie est devenue une sorte de genre mineur, contrairement à ce qu’elle a été jusqu’au milieu du vingtième siècle. Pourtant, c’est en elle que fut toujours et que continue à être questionné notre être au monde.

C’est elle qui permet d’exprimer notre joie d’exister, de célébrer l’univers, mais aussi de dire nos angoisses face à la mort, notre déréliction et bien sûr notre rapport à l’histoire et à ses violences.

Un langage commun

Sans avoir à se soucier de fables, de personnages, d’intrigues et de temporalité, c’est-à-dire tout ce que le roman ou le théâtre sont contraints d’utiliser, la poésie est ce qui permet d’extérioriser sans intermédiaire l’émotion devant la beauté ou l’horreur et l’effroi devant ce qui nous dépasse, nous accable et nous pose problème.

Elle est le langage dans lequel les hommes et les femmes, où qu’ils soient, et à n’importe quelle époque, disent les mêmes choses, dans un monde qui n’a jamais cessé d’être le même dans sa générosité ou dans sa dureté, et dans lequel la condition humaine, la joie de vivre et la confrontation à la mort sont semblables depuis la nuit des temps.

Il n’est pas d’exemple plus fort pour l’éprouver que la lecture de poètes que tout en apparence oppose, notamment parce qu’ils appartiennent à ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui des camps politiques opposés, voire violemment ennemis. Les 17, 18 et 19 septembre se tiennent à Guéret, dans la Creuse, et dans le cadre des prestigieuses Rencontres de Chaminadour, trois journées consacrées à Paul Celan et à Mahmoud Darwich. Un poète juif roumain de langue allemande et un poète palestinien.

On le sait trop bien, dans la confusion générale et l’absence de nuances dans la pensée, les Palestiniens et ceux qui les soutiennent sont aujourd’hui assimilés à des terroristes antisémites et les Juifs dans leur ensemble à des soutiens du projet politique de l’extrême droite israélienne visant à éradiquer le peuple palestinien.

Deux poètes que tout pourrait rendre inconciliables

Voici donc deux poètes que tout pourrait rendre inconciliables. Nés de surcroît à des époques différentes, dans des lieux sans aucun rapport entre eux, ils parlent et écrivent des langues différentes, établissant avec elles des rapports très dissemblables. Leur poésie même ne se rencontre sur quasiment aucun point en apparence. Celan écrivait des textes extrêmement denses, crispés, presque autarciques et autoréférentiels tandis que Darwish composait des ensembles amples, épiques et très imagés.

Juif de la Bucovine roumaine d’où ses parents sont déportés et meurent dans des conditions atroces, Celan portera toujours le traumatisme de la perte et de la culpabilité, et la Shoah sera au cœur de son œuvre. Palestinien chassé de son village avec ses parents lors de la création de l’État d’Israël, utilisant l’arabe de manière totalement pacifiée, Darwich sera lui aussi à jamais marqué par le trauma de la perte, et par la douleur de l’exil et de l’étrangeté dans le monde et la Nakba sera le noyau de son travail.

Or, ces deux drames que furent la Shoah et la Nakba, que l’on tente de mettre en conflit, Celan et Darwich vont les transcender. Tout en en faisant la matière même de leur poésie, ils vont dépasser la pure historicité des faits, des événements et des appartenances étroites.

Leurs œuvres se développent ainsi en strates de sens qui vont du plus immédiat au plus élevé, de ce qui touche l’ici et le maintenant au plus éminemment universel et commun à tous les individus sur la terre. Tout en parlant des langues et des langages poétiques différents, ils diront en définitive la même chose.

Poète non pas des Juifs mais des Juifs abandonnés de Dieu durant la Seconde Guerre mondiale, Celan dit la déréliction, la solitude et l’angoisse de l’homme en général. Tout en se posant comme le poète de la misère palestinienne, Darwich dit le sentiment d’abandon de tous les peuples victimes des injustices de l’Histoire.

Que ce soit dans les poèmes brefs et tourmentés de Celan ou dans les vastes ensembles de Darwich voulus comme les contre-épopées des vaincus, les deux poètes en apparence inconciliables ne font que nous signifier que la poésie est le lieu où se trouvent dépassées l’étroitesse des identités et des nationalités, la laideur des conflits ethniques et religieux, et où ne se révèle que ce qui parle la langue de l’humaine condition, de sa misère aussi bien que de ce qui, de la vie, mérite qu’on la célèbre.

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