Anne Rosencher, directrice déléguée de la rédaction à l'Express, propose un retour en arrière au moment où le Sénat s'apprête à auditionner la semaine prochaine Anne Hidalgo et Emmanuel Grégoire au sujet du scandale du périscolaire.

Je vais d'abord vous rapporter une scène qui m'a été racontée par un membre du cabinet de feu Gérard Collomb, quand ce dernier était maire de Lyon. Elle se passe à l'hiver qui suit l'élection de François Hollande à l'Élysée. Son ministre de l'Éducation, Vincent Peillon, se déplace dans la capitale des Gaules, il veut convaincre Gérard Collomb de mettre en place au plus vite sa réforme des rythmes scolaires à Lyon. Pour l'en persuader, il arrive avec sous le bras des études de pédagogues et de spécialistes en biorythme. Tous sont formels : il est préférable pour les enfants de passer à la semaine de 4 jours et demi.

Gérard Collomb n'est pas hostile au gouvernement, il est d'ailleurs du même bord, mais il éconduit le ministre : « Il faudrait recruter très vite des milliers d'animateurs », lui dit-il en substance, « je ne sais pas le faire de façon sereine pour la rentrée 2013 ». Tant pis pour l'affichage qu'est venu chercher le ministre, il faudra « attendre », persiste dans la presse le maire de Lyon. Un personnage singulier au passage qui, tel l'inspecteur Colombo, planquait son érudition derrière sa gouaille de fils de métallos.

À l'époque, en tout cas, tout le monde n'a pas eu son discernement. À Paris notamment, la mairie a décidé d'appliquer la réforme dès la rentrée 2013 et pour tout le monde gratuitement, ce qui a généré des besoins massifs et rapides en animateurs, recrutés tous azimuts sans prendre le temps des vérifications ou de la bonne sélection.

Treize ans et un terrible scandale plus tard, Emmanuel Grégoire a annoncé cet été vouloir revenir sur ces fameux rythmes à l'horizon 2026.

Un lien entre la précipitation initiale et le scandale du périscolaire ?

Alors bien sûr, ne simplifions pas à outrance, c'est un scandale protéiforme sur la longue durée avec des alertes dès 2015 sur lesquelles une commission sénatoriale enquête et pour lequel plusieurs plaintes ont été déposées.

Ce que je dis en revanche, c'est qu'une réforme conçue pour le bien-être des enfants, faute d'avoir pensé les réalités de sa mise en œuvre, a fabriqué, oui, les conditions d'une mise en danger. La leçon ne se limite d'ailleurs pas à ce scandale, je la résumerai avec les mots de de Gaulle pour changer : "Il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités".

Vous pouvez être mu par le projet le plus louable, s'il s'affranchit de l'étude des moyens et de l'analyse de l'impact, il est au mieux un coup d'épée dans l'eau, au pire, il sécrète le désastre. Pour l'avoir oublié, nous avons commis plusieurs catastrophes ces dernières décennies, par exemple dans notre politique énergétique ou encore notre politique de santé avec le numerus clausus. Il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. En ce début de campagne présidentielle, c'est une maxime à garder en tête.