Laura Henno, finaliste du Prix Marcel Duchamp 2026 : “Ce qui m’intéresse, c'est de questionner mon rapport au monde”
“Aborder le réel en m’autorisant des formes plastiques, très sensorielles, quasi romanesques.” Bon résumé de son travail que nous offre Laura Henno lorsqu'on converse avec elle à quelques jours de l'ouverture de son oeuvre Sonora au Musée d'Art Moderne. Elle a documenté des adolescents fragiles, des migrations clandestines aux Comores et à Mayotte et, aujourd’hui, des habitants d’un campement précaire du désert californien. Mais chez la finaliste du Prix Marcel Duchamp 2026, le réel n'est jamais convoqué sans être infiltré de fiction, et, par là, chargé de grâce et d’onirisme, loin des représentations attendues de la marge et de la précarité.
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© Laura Henno Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles
Ce qui demande un œil aussi avisé qu’aiguisé, et une sensibilité à fleur d’objectif. Les influences de Laura Henno en disent d’ailleurs beaucoup à ce sujet : Jeff Wall, connu pour ses appétences picturales, Diane Arbus, qui a su comme personne capter nos liens avec ceux qu’on qualifiait de freaks… Et puis Stephen Shore, Mitch Epstein, Joel Sternfeld, Taryn Simon ou William Eggleston, qui ont fait, chacun à leur manière, du paysage américain un outil d’analyse sociale.
Née à Croix, dans le Nord, mais élevée à Lille, Laura Henno grandit dans une famille plus que réceptive à l’art. Son père a étudié à Saint-Luc, en Belgique, avant de se tourner vers l’architecture. Sa grand-mère, elle, dessinait. À 12 ans, Laura Henno développe ses premières images : de vieilles plaques photographiques familiales retrouvées dans la maison autrefois habitée par sa grand-mère, où surgissent un village et des visages des années 1920-1930. Son premier rapport à la photographie, donc, sans pour autant que se manifeste immédiatement une vocation. Au collège puis au lycée, elle suit l’option arts plastiques et rencontre Yves Brochard, enseignant qui compte et deviendra également son premier commissaire d’exposition. Entourée d’une bande d’amis, elle poursuit son chemin en arts plastiques à l’université. C’est là que la photographie prend véritablement le dessus. Le dessin ? Pas sa tasse de thé. D'emblée, l’image se lie chez elle “à la mise en scène et à la fiction”. “En général, on commence par des images assez instantanées de ce qu’on a sous les yeux, puis on développe des approches de mise en scène. Moi, j’ai fait l’inverse, d’autant que j’écrivais aussi des nouvelles à cette époque.”
Après trois ans à La Cambre, à Bruxelles, elle entre au Fresnoy. Le cinéma élargit plus encore son regard. Premier film en 16 mm, photographies scénarisées, expérimentations en tout genre. Ses premiers modèles sont souvent des adolescents. Elle aime ces moments “de questionnement identitaire, d’incertitude, où l’on est en devenir.” Une résidence dans un service hospitalier pour adolescents à Dunkerque l’amène à travailler avec des jeunes souffrant d’anorexie, d’obésité ou de dépression. Avec eux, elle construit un tout autre récit, loin du rapport réaliste. Et apprend "constamment à s’imposer, dès le début", dans un monde de l’art où une femme doit "très vite savoir s’affirmer et éviter les pièges."
À la fin des années 2000, alors qu’elle arpente Dunkerque et Calais, la question migratoire s’impose, mais Laura Henno ne se sent pas encore prête à s’en emparer. Il lui faudra paradoxalement séjourner à Rome, en 2009, pour en trouver la clé narrative. Dans des friches et des parcs délaissés, elle découvre des signes de vies clandestines. “Ces traces dans le paysage, bien plus infimes que ce qui était très visible à Calais, m’ont fait comprendre qu’on pouvait aborder la migration par la transformation et des formes de résistance… Ça a été un long cheminement qui m’a confrontée à d’autres questions géopolitiques, à d’autres récits, minorés à l’époque, et qui ont fait évoluer mon travail jusqu’à aujourd’hui.” La Réunion, les Comores puis Mayotte prolongent cette recherche, notamment avec les films Koropa, Djo ou Ge Ouryao ! Et Laura Henno ne se contente pas de passer quelques jours sur place. “Travailler au long cours, en immersion, c’est vraiment la particularité de mon travail." Pour enquêter, s’imprégner, repartir, revenir. Une méthode à rebours d’une époque à toute allure et "dans une société qui nous demande constamment de la nouveauté", regrette-t-elle.

Laura HeFilm Still, Sonora, 2026 Film HD, triptyque, sonore, couleurs, 46 min © Laura Henno Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles
Méthode qui l’a conduite jusqu’à Slab City, improbable campement installé sur les vestiges d’une ancienne base militaire, dans le désert californien. “Un lieu qui a été énormément photographié, souvent de façon très sensationnaliste, voyeuriste, commente Laura Henno. Même si certains artistes y ont fait un beau travail… Et puis nous, Européens, avons une représentation fantasmée du désert. En arrivant à Slab City, on est aussitôt confronté à une violence du territoire : le désert, les conditions de vie, les habitants… et nous-mêmes qui devons nous y adapter.” Chaleur étouffante, absence d’eau courante, isolement. Avec une coéquipière américaine, Henno loue une vieille caravane des années 1970, installe panneaux solaires et réserve d’eau. Lors du premier séjour, le temps de "se fondre dans le décor", elle attend trois semaines avant de commencer à photographier. Au fil des années, certains Slabers l’adoptent. Sans jamais perdre de vue qu’elle n’est pas aussi démunie que ces derniers, Laura Henno fait donc, quelque part, partie du paysage auquel elle prête si bien des intentions narratives… “Quand je suis à Mayotte ou à Slab City, le lieu m’envahit totalement, par tous les pores de la peau. Le son, les odeurs, les voix dans la nuit, le silence, le bruit, le chaos. C’est une expérience de l’espace que j’essaie de restituer plastiquement, de façon sonore ou visuelle.” Une immersion intense, dont il faut parfois s’échapper quelques jours. Néanmoins, “on en garde de petites cicatrices, dans tous les sens du terme… Et on doit se préserver car on est parfois face à des situations dramatiques, face à une forme de folie.” Certains personnages sont morts, d’autres ont disparu ou quitté Slab City.
De ces neuf années est né Sonora. Présentée cet automne au Musée d’Art moderne de Paris pour le Prix Marcel Duchamp, cette installation vidéo sur trois écrans décline, en cinq chapitres, un vaste récit où les Slabers côtoient les déplacés de la Grande Dépression jadis immortalisés par Dorothea Lange - à qui on doit la célèbre Migrant Mother. Documentaire ? Fiction ? “Jouer sur cette ambiguïté n'est pas mon objectif premier. La fiction doit venir enrichir le propos, le déplacer. À partir d’une réalité très dure, comment en garder l’essence et la force sociale, tout en la traversant d’éléments plus métaphysiques ?” Fractures sociales, conquête de l’Ouest, puissance militaire nourrissent et malmènent sans cesse le rêve américain… D’autant qu’à Slab City, “on a affaire à des gens qui sont de vrais personnages, qui semblent sortis de la littérature ou du cinéma.”
Ainsi, ce monde hors norme entre aujourd’hui au Musée d’Art moderne, tandis que Laura Henno se range parmi les finalistes du Prix Marcel Duchamp. "Je n’en suis pas peu fière !", sourit-elle. Elle sait que rien n’est acquis pour les femmes artistes, malgré de nouvelles générations “beaucoup plus armées”, notamment grâce au retour d’une parole féministe. Cette reconnaissance semble conforter une artiste qui n’a cure d’arrondir les angles : “Je n’ai jamais fait de compromis, alors qu’on dépend d’un marché et d’une économie de l’art. Si je n’ai pas choisi les thématiques les plus bankables de la terre, je ne le regrette pas. Car ce qui m’intéresse, c'est de questionner mon rapport au monde.”
Exposition Marcel Duchamp au Musée d'Art Moderne. Du 2 octobre 2026 au 7 février 2027.