Tao Okamoto et Virginie Efira, ici dans « Soudain ».

CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

Tao Okamoto et Virginie Efira, ici dans « Soudain ».

L’une est Belge. L’autre, Japonaise. Ensemble, elles ont décroché le prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Parmi les sorties ciné les plus attendues de l’été, Soudain - le nouveau long-métrage de Ryūsuke Hamaguchi mettant en scène Virginie Efira et Tao Okamoto - arrive, ce mercredi 12 août, dans les salles.

Libre adaptation d’un recueil de correspondances entre une philosophe atteinte d’un cancer du sein et une anthropologue, le drame du réalisateur de Drive My Car (Oscar du meilleur film international, en 2022) nous embarque dans un coup de foudre amical, celui un peu fortuit dont vont être frappés Marie-Lou et Mari.

Nous sommes à Paris, en plein mois de juin. La première est à bout, proche du burn out. À la tête d’un Ehpad au cœur de la capitale depuis deux ans, elle a bien du mal à y installer sa nouvelle politique, plus respectueuse des résidents. En phase terminale, la seconde est, elle, de passage à Paris pour y présenter sa nouvelle pièce.

Sans trop savoir à quoi s’attendre, Marie-Lou se rend à l’une des représentations. L’œuvre la bouleverse. Peut-on vraiment trouver le chemin de l’impossible vers le possible, comme le laisse entendre la dramaturge ? Leur échange en japonais - sous l’œil un peu perdu du public - ne peut en rester là. Il va s’étendre dans la nuit, les jours, puis les semaines. Pour l’une comme pour l’autre, c’est leur vision du monde qui va changer.

Beau et lumineux, le nouveau film du maître japonais du réalisme et de l’onirisme (Asako I & II, Contes du hasard et autres fantaisies) filme la douceur des sentiments de cette rencontre, de laquelle découlent des réflexions riches sur l’existence, l’approche de la mort, le corps qui change sous le poids de la maladie ou l’âge, et le caractère destructeur du capitalisme.

Un néologisme méconnu

Loin des gros titres qui ont animé une partie de la presse francophone (dont Le HuffPost) lorsqu’il a été présenté sur la Croisette en mai, le long-métrage ne saurait se réduire aux prouesses de Virginie Efira dans la langue du réalisateur. Non, c’est aussi une porte d’entrée sur un concept curieux développé tout du long, l’Humanitude.

Le néologisme, apparu au tournant des années 1980 en France sous l’impulsion de deux anciens profs d’EPS (Yves Gineste et Rosette Marescotti), désigne une méthode de soins « révolutionnaire », selon Marie-Lou, bien décidée à la mettre en place intégralement dans son établissement malgré des réticences dans ses équipes.

Certaine qu’elle peut réanimer les capacités cognitives des résidents (même les plus dépendants), la directrice défend le projet à Mari. « C’est le fait de considérer chaque patient comme un être humain », dit-elle. Finie la contrainte. Finie l’infantilisation, aussi. Ici, on veut défendre la liberté, l’humanité et le consentement des personnes âgées.

Les piliers de l’Humanitude

Pour ce faire, l’Humanitude repose sur quatre piliers : le regard, le toucher, la parole et la verticalité (comprendre, ici : la position debout). On s’adresse à l’autre les yeux dans les yeux, en le remerciant. Avant d’entrer dans sa chambre, on lui demande l’autorisation. Un souci du consentement permanent, comme pour l’aider à se laver ou se relever.

Gabriel Dahmani et Virginie Efira, ici dans « Soudain ».

CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

Gabriel Dahmani et Virginie Efira, ici dans « Soudain ».

En France, seuls 40 Ehpad détiennent aujourd’hui le label, mais plusieurs centaines seraient en train de s’y former ou de suivre le guide pour s’en rapprocher, d’après le site d’infos Age Village. Si la démarche paraît salutaire au regard des maltraitances (notamment éclairées par le scandale Orpea, en 2022), elle n’est toutefois pas sans limites, y compris dans le film.

Pour fonctionner, l’ensemble du personnel doit être formé, soignants ou non. Or, la formation est coûteuse et prend du temps. Ce dont les équipes - déjà réduites - manque. Dans les rangs de Marie-Lou, la colère gronde. D’une part, on dénonce une hausse de la charge de travail. De l’autre, le snobisme des nouveaux disciples. Pour beaucoup surtout, la méthode paraît en inadéquation avec la réalité, c’est-à-dire les moyens accordés à chaque résident.

Ryūsuke Hamaguchi, utopique ?

Cet idéal tiendrait-il seulement grâce à l’argent ? La directrice doute. Elle n’est pas la seule. Dans un récent article, Philosophie Magazine parle d’une « supercherie » et d’un concept « fumeux ». Non seulement le mensuel étrille un flou clinique, mais aussi une valorisation du risque au détriment de la sécurité des personnes.

Pour bien des pourfendeurs, encourager la liberté de mouvement des résidents, et notamment le fait de se tenir sur les deux jambes ou marcher, fait débat. Cela peut les conduire à se promener seul de jour comme de nuit, avec ou sans surveillant surtout. Résultat : certains d’entre eux tombent et se blessent, de manière plus ou moins grave.

Rien de tout ça n’est, ici, éludé. « J’ai moi-même été brièvement formé pour mieux comprendre cette nouvelle méthode. Je dois avouer que j’ai été bluffé, c’est presque magique », raconte Ryūsuke Hamaguchi dans une interview à Télérama. Utopique ? Non. Le cinéaste est conscient des difficultés de la mise en pratique. Lui veut dresser des constats, raconter que « la vie se poursuit jusqu’au dernier moment ». Soudain, tout peut arriver.