"Le résultat, c'est zéro apprentissage": l’"impossible" tenue des cours en distanciel, racontée par les professeurs de lycée
Publié aujourd'hui à 13h39
Lire dans l'appBFMCéline Hussonnois-Alaya

Des manifestants participent à une manifestation organisée par des lycéens dans le cadre d'un mouvement de protestation national contre les conditions d'enseignement à Marseille, dans le sud-est de la France, le 6 octobre 2026 (photo d'illustration) - MIGUEL MEDINA
La demande du ministère de l'Éducation nationale de passer les cours en distanciel pour les lycées fermés en raison des blocages lycéens ne convainc pas. Dans de nombreux cas, les cours n'ont simplement pas lieu.
"Sur le plan pratique, c'est impossible." Alors que plusieurs organisations lycéennes et étudiantes appellent à un "acte IV" de la mobilisation ce jeudi et que de nombreux établissements scolaires sont fermés depuis la semaine dernière en raison des blocus, la mise en place des cours en distanciel convainc peu.
"On ne sait pas qui est équipé et on ne connaît pas non plus les conditions de vie matérielles des élèves", déplore pour BFM Simon Duteil, professeur d'histoire-géographie dans un lycée de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et membre de Sud Éducation 93.
"Comment peut-on penser qu'on peut passer d'un claquement de doigts à du distanciel? C'est un effet d'annonce."
Il a pour sa part découvert dimanche soir que son lycée serait fermé le lendemain. "Ce n'est pas possible d'assurer une continuité pédagogique du jour au lendemain, c'est ignorer ce que c'est qu'enseigner au lycée en 2026." Édouard Geffray, le ministre de l'Éducation nationale, a en effet demandé début octobre que "les cours soient assurés à distance lorsque des dégradations ou des blocus empêchent l'accueil des élèves en toute sécurité".

"Notre responsabilité est claire: protéger les élèves et les personnels, et permettre aux enseignements de se poursuivre", a-t-il affirmé, précisant que les décisions d'instaurer les cours à distance seraient "prises au cas par cas par les chefs d'établissement, en lien avec les autorités académiques".
Simon Duteil assure ainsi que dans son établissement, aucun enseignant ne fait cours à distance: "ce qu'on fait, c'est qu'on propose aux élèves des ressources que nous avons validées." Comme une vidéo ou un podcast en lien avec le sujet étudié. "Dire qu'on fait cours en distanciel, c'est du foutage de gueule." D'autant que la distribution d'ordinateurs pour les élèves de seconde devait avoir lieu vendredi dernier, mais l'établissement était fermé.
"L'école à distance, ce n'est pas l'école"
Matthieu Mahéo, professeur de lettres modernes dans un lycée de l'académie de Rennes et secrétaire académique du Snes-FSU de Bretagne, explique que les chefs d'établissement se sont principalement limités à transmettre les consignes de la Rue de Grenelle sans faire de zèle. "Nous avons très peu de pression de la part des proviseurs, ils nous demandent davantage de conserver le contact avec les élèves", assure-t-il à BFM.
Dans les messages adressés aux enseignants, il est ainsi question de communiquer aux élèves "des éléments de continuité pédagogique".
"Les cours à distance, ce ne sont pas vraiment des cours", abonde pour BFM Jean-Rémi Girard, le président du Syndicat national des lycées et collèges (Snalc), également professeur de lettres modernes à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine). "C'est de la débrouille. Et globalement, l'école à distance, ce n'est pas l'école."
Un professeur de sciences économiques et sociales de l'académie de Rennes raconte pour sa part qu'il a "mis des choses dans le cahier de texte". Des révisions principalement, mais aussi des documents à étudier et des exercices pour "poursuivre le travail engagé en classe". Mais il assure ne pas être "dupe de la situation".
"Les élèves sont mobilisés, je ne suis pas sûr que leur imposer des visios à 8 heures soit la meilleure réponse à apporter."
"À aucun moment je ne récite un cours aux élèves"
Car certains enseignants ont bien tenté de faire cours en visioconférence, mais ces derniers ont souvent été perturbés. Dans les Alpes-Maritimes, des jeunes se sont connectés sous de faux noms, notamment Abdeslam, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel (du nom de l'auteur de l’attentat de Nice en 2016) ou encore Freeze Corleone (un rappeur accusé d'antisémitisme et de racisme, condamné pour apologie du terrorisme), comme l'a dénoncé Éric Ciotti, le maire de Nice.

Matthieu Mahéo évoque également le cas de collègues qui ont eux aussi essayé de faire cours en visio, mais les liens ont circulé sur les réseaux sociaux et des personnes qui n'étaient pas leurs élèves se sont connectées. Sans compter les élèves qui saturent le chat, poursuivant les blocages des lycées dans la sphère numérique - le blocage virtuel, ou e-blocus.
Et quand bien même les visios se dérouleraient sans accroc, pour cet enseignant, faire cours de cette manière n'existe pas. "Les cours, ce sont des interactions avec les élèves. Les synthèses, on les fait collectivement", explique ce professeur de français.
"Se filmer en train de réciter un cours, je peux vous garantir que les élèves ne vont rien retenir. Et ce n'est pas comme ça qu'on travaille."
"Je ne connais pas de collègues qui font des cours magistraux. C'est une conception archaïque de notre travail, on ne fait pas des cours qu'on pourrait distribuer entièrement rédigés. Le cours qu'on a préparé n'est pas transférable à distance. À aucun moment dans ma pratique je ne récite un cours aux élèves."
"Le résultat, c'est zéro apprentissage"
Le professeur Matthieu Mahéo craint également que cela n'accentue les inégalités entre les élèves, entre ceux qui auraient travaillé et les autres, qu'ils soient mobilisés par le mouvement lycéen ou qu'ils soient dans l'impossibilité matérielle de suivre les cours. "Le résultat, c'est zéro apprentissage."
"Et de toute façon, il faudra quand même tout reprendre en classe."
Sans compter que les espaces numériques de travail ne sont pas toujours en état de fonctionner. "Dans un certain nombre d'établissements, ils ne marchent tout simplement pas parce qu'il y a trop de connexions", constate pour BFM Lorraine Finkl, professeure d'histoire-géographie à Créteil (Val-de-Marne) et co-secrétaire départementale Snes-FSU 94.
Le Snes-FSU, le premier syndicat des enseignants du second degré, s'oppose d'ailleurs aux injonctions de passage des cours en distanciel, estimant qu'il s'agit d'une entrave au droit de grève et de contestation. Ce que dénonce également le professeur de Seine-Saint-Denis Simon Duteil.
"C'est une tentative pour casser la mobilisation et empêcher les élèves de se rassembler. Il n'est pas question de faire l'appel ou de pénaliser les élèves qui se mobilisent à raison."
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