Une pléiade de pilotes : Pierre-César Baroni, Pierre Lartigue, Jean-Louis Clarr, Michel Robini, « Tchine », Jean-Louis Barailler, Christophe Spiliotis, entre autres…

Des copilotes : Françoise Conconi, Willy Huret, Roger Baud… Mais aussi un ingénieur devenu patron d’un top team en WRC (Hyundai) : Michel Nandan. Et même un maître de la gastronomie française bardé d’étoiles Michelin : Jacques Maximin.

Ce dimanche 6 septembre, ils sont tous venus pointer à l’heure de la passion. Tous là, à La Bollène-Vésubie, pour voir un certain Jean-Claude Andruet dévoiler une plaque scellant le souvenir des nuits enfiévrées du Turini. À 86 ans, le vainqueur du Monte-Carlo 1973 - la toute première manche du championnat du monde des rallyes remportée sur une Alpine A110 avec sa partenaire « Biche » - n’a pas la mémoire qui flanche quand on lui demande de remonter le temps. Top départ pied au plancher !

Jean-Claude, en 1967, l’année où vous découvrez le Rallye Monte-Carlo au volant d’une R8 Gordini, le col de Turini a-t-il déjà forgé sa réputation XXL ?

Non, pas encore. La cote de popularité du Turini, c’est pendant les années 70 qu’elle monte en flèche, favorisée par l’enchaînement de l’épopée Alpine et de l’hégémonie Lancia. Lors de la dernière nuit souvent décisive, les spectateurs, français et italiens notamment, vont converger vers le sommet et se rassembler là-haut, de plus en plus nombreux. Tenez, je ne me souviens même pas si nous y étions passés en course, avec Jean Rabaté, le journaliste de L’Humanité qui me balançait les notes en 67 à la demande de la Régie Renault. Tout au long du parcours commun, on empile de très bons chronos. De quoi occuper le 13e rang du « scratch ». Mais l’ultime liaison vers Monaco me coûte cher. Du côté de La Turbie, je me retrouve nez à nez avec un gros camion de chantier et j’abîme mon train avant contre un rocher en voulant l’éviter. Ensuite, la voiture restera désespérément inconduisible. On finira par abandonner.

Six ans plus tard, avec la fameuse Berlinette numéro 18, vous remportez cette course d’anthologie ponctuée d’un ascenseur émotionnel inouï sur les pentes du Turini…

Ah oui, impossible de l’oublier cette nuit-là. 1973, quel frisson ! À nul autre pareil… Le premier passage se fait dans le sens Moulinet-La Bollène, les deux suivants ‘‘à l’envers’’. On quitte Monaco avec 1’44’’d’avance sur Ove Andersson (le coéquipier suédois chez Alpine, ndlr). Il suffit de gérer notre avance. Alors que la situation est sous contrôle, la crevaison survenue dès le départ du deuxième passage, ici, à La Bollène, agit comme un coup de massue. Je sens un choc à l’arrière gauche sur la ligne, à moins de 30 secondes du ‘‘top’’. Que s’est-il produit dans notre dos ? Mystère… Le pneu se dégonfle dès les premiers mètres. Pour moi, il s’agit d’un acte malveillant. Sûr et certain. J’aurais dû m’arrêter tout de suite dans le virage à gauche de la chapelle. Après, entre falaises et précipices, il n’y avait plus de spectateurs pour nous aider à changer la roue. La descente vers Moulinet vire au calvaire. Le pneu déchiqueté arrache l’aile. Je pense qu’on va péter la transmission. Mais non ! En bas, l’équipe d’assistance répare tout. On se retrouve 3e à 1’05’’d’Andersson.

À cet instant-là, impossible d’imaginer que vous reprendrez les rênes de la course un peu plus tard lors de l’ultime passage, non ?

Pour moi, les carottes sont cuites. J’ai le moral dans les chaussettes. Mais pas question de baisser les bras. On repart au combat. Je me déchaîne dans le col de la Couillole. Résultat : 45 secondes reprises d’un coup ! Bis repetita au Turini où on repasse en tête pour 14 secondes. Je n’en reviens pas. Le col de la Madone va décider. Parti devant nous, Andersson pulvérise le record : 15’23’’. Je joue mon va-tout. Au taquet. Sans retenue. Sur les graviers. Sur la glace. On évite la catastrophe plusieurs fois. Et l’heure de la délivrance sonne enfin au « point stop » : 15’11’’. Je m’en souviens comme si c’était hier.

En 1983, vous aviez aussi tiré un drôle de feu d’artifice durant la dernière nuit avec la Lancia 037. Combien de meilleurs temps empilés ?

Six ! Je ne pouvais plus rien espérer au classement général après le problème de compresseur rencontré en Ardèche, dans la spéciale de Burzet. Cinq minutes perdues ! Mes deux équipiers menaient la danse, loin devant (Walter Röhrl leader, Markku Alen 2e). Sur la place du Casino, alors que je m’apprête à reprendre la route, Cesare Fiorio (le patron de l’équipe Lancia), me lance : « Bon, Jean-Claude, ils vont rouler en mode gestion afin d’assurer le doublé, donc on compte sur toi pour animer la fin de course… » Même si je n’ai plus chassé le chrono sur les pentes du Turini depuis trois ans, je le prends au mot, voilà ! Après une descente d’enfer vers La Bollène, en apnée, ou presque, j’établis un nouveau temps de référence. Le record tiendra seize ans.

Le passage au sommet vu de l’habitacle, comment pourriez-vous le décrire ?

Le Turini, c’était un tunnel de lumière psychédélique ! En l’espace de trois ou quatre secondes, on prenait des centaines de coups de flash dans les yeux. Ce moment, je le redoutais toujours. J’avais l’impression d’être un funambule en train de traverser une boîte de nuit sur son fil. Ma hantise : perdre l’équilibre.

Quel était votre sens préféré ?

J’avais un faible pour la version Moulinet-La Bollène. Juste parce que la descente plus rapide de ce côté-ci, m’inspirait particulièrement. En dévalant le toboggan vers La Bollène, je me sentais capable de creuser des écarts conséquents.

Dévoiler cette plaque immortalisant le mythe des nuits du Turini plus d’un demi-siècle après votre épopée victorieuse, ici, à La Bollène-Vésubie, devant autant d’amis, ça fait quoi ?

Ça me touche profondément. Je tiens à remercier Madame la maire, Martine Barengo-Ferrier, pour l’accueil chaleureux, ainsi qu’Alain Bernart, l’organisateur de cette émouvante célébration, un pur passionné, et mon copain Pierre-César Baroni qui lui a prêté main-forte. Merci également aux pilotes et copilotes qui ont fait l’effort de se déplacer. Vous savez, durant ma carrière, je n’ai pas croisé que des gens droits. Là, aujourd’hui, autour de nous, il n’y a que des belles personnes.