Pas une semaine ne passe sans que la Russie ne frappe la frontière qui sépare la Moldavie de l'Ukraine. Entre fin juillet et fin août, cinq ponts et passages frontaliers et ont été bombardés pour couper les liaisons entre les deux pays, dissuader Chisinau de commercer avec Kiev et intimider les autorités moldaves pro-européennes.

Jeudi dernier, le ministère moldave de la Défense annonçait par ailleurs que deux drones russes de type Shahed 136 et Geran 2 avaient pénétré dans l'espace aérien du pays durant six minutes. Le même jour, un drone non identifié s'écrasait en Roumanie et un drone marin "non ukrainien" était abattu par un F-16 roumain en mer Noire, à proximité d'une plateforme de gaz naturel.

"Je pense que certains drones arrivent par accident et que d'autres sont envoyés délibérément" par la Russie estimait mi-août la présidente moldave Maia Sandu, avant de préciser que les autorités avaient clairement identifié l'origine des engins concernés. "Dans un cas comme dans l'autre, ces drones violent l'espace aérien de notre pays […] et représentent un danger pour la population".

Moldavie
Moldavie ©IPM Graphics

L'Allemagne dans le viseur

Les pays frontaliers de l'Ukraine ne sont pas les seuls à faire face à une multiplication de ce type d'"incidents". Premier contributeur européen de l'aide à l'Ukraine, l'Allemagne est même ciblée de plus en plus ouvertement. Le 4 août, un drone chargé d'explosifs était découvert dans la zone de transport de fret de l'aéroport de Leipzig, juste à côté de plusieurs avions-cargos ukrainiens chargés d'armes et de matériel.

L'Allemagne redoute "une escalade" dans les attaques hybrides après la découverte d'un drone armé d'explosif à l'aéroport de Leipzig

Un deuxième engin aurait heurté un avion DHL quelques minutes plus tard, et un troisième aurait été retrouvé dans un champ situé à proximité chargé d'explosifs. L'Allemagne "est davantage entrée dans le viseur d'attaques hybrides" a sobrement confirmé le chancelier Friedrich Merz, avant que préciser que Berlin ferait "payer leurs actes" aux auteurs de ces attentats, sans donner davantage de précisions.

Police officers are walking across a field on the grounds of Leipzig Airport, in Schkeuditz, Germany, Friday, Aug. 7, 2026, searching for a drone that may be connected to a suspected attack. (Sebastian Willnow/dpa via AP)
Police officers are walking across a field on the grounds of Leipzig Airport, in Schkeuditz, Germany, Friday, Aug. 7, 2026, searching for a drone that may be connected to a suspected attack. (Sebastian Willnow/dpa via AP) ©(c) Copyright 2026, dpa (www.dpa.de). Alle Rechte vorbehalten

Attaques en hausse

"On assiste effectivement à une nouvelle recrudescence de ce type d'attaques ces dernières semaines", commente Maxime Lebrun, ancien chercheur au Centre d'excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides, désormais directeur de l'entreprise de conseil en gestion de crise, Stave Advisory. "Le choix des cibles n'est jamais anodin. Dans le cas de la Moldavie, par exemple, la Commission européenne a accepté d'ouvrir au mois de juin un nouveau chapitre dans les négociations d'adhésion du pays à l'Union européenne. Ce qui explique l'accentuation de la campagne de harcèlement dont Chisinau fait l'objet".

Alors que d'importantes élections se profilent sur le continent en 2026 et 2027, la Suède, la Finlande, les États baltes et les pays du flanc oriental de l'Europe dont la Pologne et la Roumanie, ne cessent d'alerter sur les risques d'ingérence russes. Il se dit par ailleurs que la visite surprise du nouveau directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Moscou ce mardi avait pour but de dissuader le Kremlin de s'en prendre directement ou indirectement aux pays membres de l'Otan (lire ci-dessous).

L'Ukraine a-t-elle pris l'ascendant sur la Russie ? "Kiev a réussi à mettre fin à la spirale négative"

Ne pas réagir, la bonne réponse ?

Tous les États ciblés ont toutefois réagi avec prudence jusqu'à présent. La Roumanie a expulsé le consul russe, la Moldavie a exclu d'agir de la sorte "car ça n'empêchera pas la Russie de poursuivre ses actions", et les dirigeants allemands se sont contentés de déplorer les incidents. Au risque d'encourager Moscou à aller plus loin ?

"Quand une attaque ne fait pas ou peu de dommages, il serait totalement contre-productif de surréagir" commente Maxime Lebrun. "Parce que la cible des opérations hybrides, c'est la population. Il s'agit de décourager et de polariser les sociétés des pays qui soutiennent l'Ukraine pour rendre ce soutien moins vendable auprès des opinions publiques".

"Si on reste sous le seuil de la guerre ou des menaces militaires ouvertes, la première réponse est de travailler sur la connaissance de la situation et la détection de ce qui se passe", ajoute le conseiller en gestion de crise. "De manière à prouver ce que l'on avance politiquement pour consolider un régime de sanctions. Parce qu'il ne faut pas oublier que tout ce qui émane de la Russie – en termes de harcèlement par exemple – ne vient pas forcément de l'État russe centralisé, mais d'un tas de petites entités privées dans le domaine de la communication ou des relations publiques qui sont en compétition dans un microcosme malsain où le but est de toucher plus de financements publics et des contrats. Or, ces acteurs-là ont beaucoup à perdre s'ils sont spécifiquement sanctionnés. C'est ce qui rend la lutte contre la menace hybride si complexe : il s'agit d'une menace à 360° qui implique tous les secteurs de la société".

Toujours pas assez de drones

La "guerre des drones", elle, est nettement plus centralisée par Moscou. Face à cette menace, il s'agit évidemment de préparer et adapter les infrastructures jugées critiques – dans le domaine de l'énergie ou des transports notamment – tout en montant en gamme dans la production, l'usage et la réglementation des drones en Europe.

Comme l'Otan, la Commission fait de la défense contre les drones un objectif prioritaire

La Commission européenne a ouvert la voie à cette "dronisation", mais il revient à chaque état de définir son protocole, sa politique et de former son personnel dans le domaine. La chaîne de production, quoique plus rapide que celle d'un armement "lourd", met par ailleurs du temps à se mettre en place. "L'ampleur de la menace est telle qu'il est difficile de coordonner, voire de centraliser la réponse", estime Maxime Lebrun. "Et ce n'est pas plus mal, car il serait également assez facile de mettre un ministre ou un responsable de la menace hybride en situation d'échec".

Le seuil très élevé de l'article 5

Reste, la crainte largement relayée dans les médias, de voir la Russie augmenter son niveau de menace pour tester la solidité de l'Otan et prendre l'Alliance atlantique en défaut. Notamment en ce qui concerne la mise en œuvre du fameux article 5 qui fonde le principe d'une réponse collective en cas d'attaque d'un de ses membres. D'aucuns considèrent d'ailleurs que les attaques hybrides actuelles ne sont que la première étape, la "phase zéro", d'une guerre entre la Russie et l'Otan.

À Paris, l'Europe renforce son soutien à l'Ukraine et vante son "réveil stratégique"

"On parle effectivement beaucoup de l'article 5", confirme l'ancien chercheur en menace hybride. "Mais il faut garder à l'esprit qu'avant l'article 5, il y a les articles 3 et 4. Face à une attaque ou une crise majeure, chaque État membre doit d'abord être en mesure d'y faire face individuellement, proportionnellement, et/ou de consulter d'autres États membres pour agir conjointement le cas échéant. Si ça ne permet pas de mettre fin à la menace, et que l'État concerné demande la mise en application de l'article 5, le Conseil de l'Alliance doit encore valider celle-ci à l'unanimité. Le seuil d'activation de cet article 5 est très haut et c'est une très bonne chose, car une fois qu'on l'active, il n'y a pas vraiment de possible retour en arrière".

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.