Les journalistes ukrainiens, rusés comme des renards - Heidi.news
Rédacteur en chef
Publié le 31 août 2026 à 12:52. / Modifié le 01 septembre 2026 à 01:09.
À chacun de mes passages à Mykolaïv, au sud de l’Ukraine, je prends un café avec Oleh Dereniuha, le directeur du média local NikVesti – qui s’est renommé MykVisti en ukrainien. Et à chaque fois, il a la gentillesse de me demander, sourire en coin, des nouvelles de mon appartement, de mes voisines et des quatre chiens errants ayant élu domicile dans la cour.
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C’était la semaine dernière et je n’avais pas grand-chose à raconter. Sauf bien sûr ce développement inespéré: les chiens de la cour ont tellement mordu (voir épisode précédent) que le service canin de la mairie est intervenu au début de l’été. Les deux plus gros ont été embarqués, les deux autres font moins les malins.
Lioudmila, ma voisine, comptable à la retraite qui les nourrissait en cachette depuis des années, est inconsolable.
- Si personne ne les adopte, ils vont les tuer!
Mais Oleh avait des nouvelles bien plus enthousiasmantes. C’est un drôle de personnage, à la fois timide et audacieux, réservé et volubile. Autour de nous, les tables sont occupées par beaucoup de femmes coquettes et quelques hommes aux airs de conspirateurs, dotés d’une exemption de mobilisation, justifiée ou possiblement obtenue par corruption. Il y a de la musique trop forte, comme souvent en Ukraine. Oleh doit parler fort.
- J’ai développé avec l’IA une app pour gérer toute la rédaction depuis ce café. Et aussi une banque des promesses.
Une banque des promesses? Voilà ma curiosité piquée. Mais avant d’assouvir la vôtre, chères lectrices, chers lecteurs, laissez-moi vous dire à quoi ressemble un média local dans une ville du sud de l’Ukraine, à 60 kilomètres du front, régulièrement prise pour cible par les drones et les missiles russes. Ou plutôt, sur quoi il écrit.
Crèches sans abri
Des informations précises sur l’impact des frappes russes, il n’y en a pas. C’est interdit par la censure militaire ukrainienne, afin que l’ennemi ne puisse pas évaluer ses méfaits. La petite rédaction de NikVesti (une douzaine de journalistes) recueille malgré tout des témoignages d’habitants touchés par les attaques, comme cette femme qui a survécu, de même qu’une partie des chiens et des chats abandonnés par ses voisins en fuite et qu’elle a recueillis.
Mais surtout, le média local scrute le travail de l’administration. Quatre cent quarante-deux employées de crèches ont été licenciées en deux ans, en raison de l’absence d’abri dans leur crèche ou leur petite école, ce qui a des conséquences judiciaires et politiques. Avec la question du traitement des ordures, les abris dans les écoles sont un immense sujet à Mykolaïv, en cette semaine de rentrée des classes. Seules 45 écoles sont équipées, sur les 57 de la ville.
Traître ou héros?
Alisa Melikadamian, la chroniqueuse judiciaire de NikVesti, s’est passionnée pour le cas d’Eduard Shevchenko, un ancien commandant des forces spéciales ukrainiennes. Il a été condamné à 15 ans de prison pour haute trahison: il a parlé aux Russes qui bombardaient sa ville d’Otchakiv, sur la côte de la mer Noire, à 60 kilomètres de Mykolaïv.
Lors du procès, Alisa s’est mise à douter de la culpabilité de l’officier. Ses déclarations aux Russes ressemblaient davantage à un plaidoyer pour qu’ils épargnent sa ville qu’à des informations sensibles destinées à rencarder l’ennemi. «Le bâtiment là, c’est une école, ne tirez pas dessus», aurait-il dit.
Il a fait appel du jugement: l’audience du second procès aura lieu le 3 septembre à Odessa. Alisa y sera.
Plus d’années de prison que de chocolat suisse
Ah, et il y a aussi le cas de cet homme qui, le 20 avril à 11h05, a volé sept plaques de chocolat Milka dans le magasin Aurore de la rue Troïtska, pour en faire cadeau à des amis. Du chocolat fourré à la framboise et à la crème, ainsi que quelques barres chocolatées aux cacahuètes, pour un total de 1500 hryvnias (moins de 28 francs suisses). Il a pris… 8 ans de prison.
Mais alors, cette banque des promesses? D’un geste indolent, Oleh déverrouille son téléphone, ouvre Telegram puis, à l’intérieur de celle-ci, une extension baptisée Lys Mykyta (renard Mykyta), le personnage d’un conte pour enfants satyrique de l’écrivain ukrainien Ivan Franko (1856-1916).
Au début, rien que de très classique. Les audiences du média, par article, par autrice (sa rédaction est presque entièrement féminine), par thématique. Puis une partie pour attribuer des tâches. Le matois goupil vérifie tout seul si elles sont accomplies et envoie des rappels, par exemple s’il voit qu’une journaliste a oublié de poster son article sur les réseaux sociaux ou de le traduire en russe et en anglais (avec l’aide de l’IA, intégrée au système).
NikVesti est soutenu par plusieurs fondations et ONG occidentales. En ces temps troublés, c’est une bénédiction, mais elle se paie cher en paperasse. Car chaque partenaire financier exige un reporting spécifique – une tâche harassante que le renard Mykyta accomplit désormais tout seul.
Une alerte de plus
Là, je commence à entrevoir pourquoi Oleh, en plus de lutter contre les hackers russes (5000 tentatives de pénétration de son site durant la seule journée où l’on s’est vus), a passé deux mois, seul avec son IA, à développer le renard Mykyta, alors qu’il n’est pas informaticien. Mais le plus intéressant est à venir.
Et voilà la banque. Oleh a fait avaler au renard Mykyta tous les articles publiés par NikVesti ces derniers mois. L’agent IA a compris tout seul quelles déclarations d’officiels ou d’entreprises étaient porteuses de promesses. Et dans quel délai celles-ci doivent être tenues. Lorsqu’arrive l’échéance, le renard vérifie dans la base de données du journal si un article fait état d’avancement du dossier et si ce n’est pas le cas, il envoie une alerte à la rédaction.
Et cette nouvelle ligne de tram?
La question des dettes de la maternité no 3 a-t-elle été résolue, comme promis? Oui, affirme le renard. Et la nouvelle ligne de tram? Eh bien non, et la rédaction va se charger de dénoncer le retard. Le remplacement des canalisations qui vaut à la rue Ryumina d’être fermée depuis des mois? Là aussi, les retards s’accumulent.
Bien sûr, les articles de NikVesti énervent la mairie.
- Les autorités n’aiment pas le journalisme, dit Oleh. Elles aiment juste qu’on couvre leurs activités et qu’on publie leurs déclarations.
Il lui faut quelques financements supplémentaires pour renforcer le renard Mykyta, lui faire absorber toutes les archives de NikVesti et ouvrir les recherches au public. Ils pourront poser des questions élaborées, du genre:
Depuis combien de temps cette route est-elle coupée?
Pourquoi on abat les arbres de mon quartier? (Réponse: parce que la mairie a investi dans une machine à fabriquer des pellets, mais n’a pas assez de bois pour l’alimenter.)
Quelles écoles dans la ville disposent-elles d’un abri?
Je suis sorti du café un peu rêveur. Je savais que les Ukrainiens étaient ingénieux, sans quoi ils ne résisteraient pas depuis quatre ans et demi à la redoutable armée russe, qui ne craint ni de perdre 1000 morts par jour dans ses rangs, ni de faire des dizaines de victimes civiles chaque semaine côté ukrainien. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’un média local du sud de l’Ukraine prenne de vitesse les rédactions que j’ai connues, en Suisse ou en France.
À quand un média à Genève qui emploie l’IA pour évaluer les promesses de nos autorités? Ou qui recense les appels d’offres publics avec les délais officiels, pour les dizaines de chantiers interminables dans les rues de la ville? Là-bas, tout près de la rédaction de Heidi.news, la route des Franchises est éventrée, béante depuis plus de deux ans. Quel renard helvétique poussera nos élus, nos fonctionnaires et leurs prestataires à tenir leurs promesses?
Rédacteur en chef
Journaliste, prix Albert Londres de reportage en 2001, il a été rédacteur en chef adjoint du Temps et directeur adjoint du Monde, pour lequel il a aussi créé Le Monde Afrique. Pour L’Hebdo, il a fondé le Bondy Blog en banlieue parisienne. Serge est l’auteur de plusieurs livres sur l’Iran, la Chine et l’Afrique, l’Irak et l’Afghanistan. Il est l’un des co-fondateurs de Heidi.news.
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