Collaboratrice

Publié à 16h31 Mis à jour à 16h39

Critique

Pour sa première mise en scène d’envergure, Sophie El-Assaad (qui a orchestré, à l’invitation de Catherine Vidal, la scène de théâtre mise en abyme dans La Mouette, tout récemment en reprise au Théâtre Denise-Pelletier) s’attaque à une pièce d’Eschyle, auteur dont on peut voir présentement L’orestie au Théâtre du Nouveau Monde. Quoique Les suppliantes soit une tragédie grecque classique, disons-le d’emblée, la proposition que signe la créatrice au théâtre Prospero ne peut certainement pas être qualifiée de consensuelle.

Eschyle raconte la demande d’asile des Danaïdes, soit les 50 filles de Danaos, descendant de nulle autre que d’Io, métamorphosée en vache par Héra et tout de même violée par Zeus. Se réclamant de cet héritage argien, les suppliantes imploreront le roi d’Argos de les accueillir en ses terres. Ces jeunes rebelles tentent d’échapper à leurs 50 cousins, qui ont unilatéralement décidé de les épouser, se souciant comme d’une guigne de leur consentement.

Or, là où l’on pourrait effectivement voir des femmes, certes humbles face au souverain et au peuple de qui elles requièrent assistance, mais fortes du refus radicalement audacieux et à contre-courant de leur époque de ployer sous le joug des hommes, El-Assaad (assistée par les vétéranes Marie-Christine Lê-Huu à la dramaturgie et Estelle Clareton aux mouvements) portraiture des êtres impuissants, à l’échine littéralement courbée. Ces figures apparaissent d’autant plus privées d’agentivité qu’on leur a même retiré la parole, en quelque sorte, en confiant leur récit à une voix hors champ s’exprimant en leur nom.

C’est que le point focal ciblé par cette relecture est la migration. La pièce sert de canevas à une allégorie du parcours de ceux qui fuient des conditions de vie périlleuses dans l’espoir de jouir de perspectives plus favorables sous des cieux plus cléments. Ce discours s’avère, par ailleurs, davantage véhiculé par le corps que par le verbe dans ce théâtre physique qui n’est pas sans fraterniser avec la danse contemporaine.

Des images fortes en émanent. Pensons au second tableau (après un premier lors duquel le plateau reste vide, hormis un bol d’eau se remplissant goutte à goutte), où des individus suivant tous le même itinéraire s’effondrent en cours de route. Citons, en outre, la très (très très) longue scène délibérément chaotique où les suppliantes – campées par une distribution mixte et conjuguant diverses origines –, dans l’attente du verdict du peuple hôte, perdent, parallèlement à leur dignité, leur humanité. Certaines se vautrent dans l’animalité, d’autres sombrent dans la folie, cèdent à la violence, se résolvent à vendre leur corps…

De belles idées de mise en scène se déploient également dans la scénographie conçue par Léo Gaudreault, qui évoque un édifice antique en usant d’une esthétique rappelant le courant rétrofuturiste des années 1960. L’utilisation d’une caméra fixée au plafond, en est un bon exemple, en ce qu’elle permet de voir, sur un écran surplombant l’aire de jeu, les suppliques des réfugiées du point de vue de l’Olympe. Ou des pays de l’hémisphère Nord ?

Les suppliantes pâtissent néanmoins de ce que l’on pourrait nommer le syndrome de la première pièce, soit ce désir brûlant d’embrasser plusieurs pistes enthousiasmantes, quitte à risquer de se perdre plus ou moins en cours de route. Pensons à la démarche et au costume bouffons du monarque grec ou aux indications écrites identifiant les personnages, parfaitement superfétatoires et en brutale rupture avec le ton métaphorique du spectacle.

On ne saurait non plus passer sous silence la parenté de cette création avec le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud. Car le supplice vécu par les migrants se communique, bien sûr dans une infime mesure, au public. La trame sonore, par moments oppressante, mise au point par Antoine Berthiaume, la longueur outrancière de certains tableaux (malgré la courte durée de cette production de 75 minutes) et les tourments exprimés physiquement avec frénésie par les protagonistes sont loin de converger en une expérience spectatorielle confortable, voire agréable. Si l’on adhère à la présomption selon laquelle il s’agit là d’une intention bien assumée de la part de Sophie El-Assaad, on peut estimer qu’en ce sens, la mission s’avère accomplie.