Réglage d’un système laser sur un banc d’optique © Thales

Détecteurs infrarouges, optique de précision, instruments pour le nucléaire : la Loire et l'Isère abritent des maillons rares d'une industrie stratégique. Cette dernière ne dispose pourtant toujours pas d'un plan dédié.

Un soldat qui voit dans la nuit le doit, pour partie, à un bourg du nord de la Loire. À Saint-Héand, l'atelier fondé en 1935 par l'opticien Pierre Angénieux a d'abord servi le cinéma. Un de ses zooms a filmé les premiers pas de l'homme sur la Lune. Il assemble aujourd'hui des jumelles de vision nocturne et des viseurs. Propriété de Thales, le site emploie 360 salariés. Depuis mars 2026, il recrute 80 monteurs-régleurs sans exiger de diplôme : les candidats passent des tests d'habileté sur des pièces minuscules.

Ce que fabrique Saint-Héand porte un nom que le grand public ignore : la photonique. Cette industrie fait avec les photons, les particules de lumière, ce que l'électronique fait avec les électrons. Elle produit des lasers, des fibres optiques, des capteurs d'images, des détecteurs infrarouges. Elle ne vend presque jamais au consommateur mais place une brique dans le produit des autres : un char, un satellite, un appareil d'imagerie médicale. D'où sa discrétion. D'où, aussi, son importance militaire.

Sur un champ de bataille, la détection précède le tir. Un détecteur infrarouge capte la chaleur des corps et des moteurs. Il traverse la nuit, la fumée, le brouillard. Celui qui repère son adversaire le premier choisit le moment de l'engagement. Cette capacité ne s'achète pas comme un consommable : le fournisseur qui la vend peut aussi la refuser, ou l'assortir de conditions.

La détection, nerf de la guerre moderne

La France a tiré cette leçon tôt. En 1986, sous l'impulsion de la Direction générale de l'armement (DGA) et du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), naissait près de Grenoble une société de détecteurs infrarouges baptisée Sofradir. Il a fallu une vingtaine d'années avant les premiers succès commerciaux mondiaux. Devenue Lynred et détenue à parts égales par Thales et Safran, l'entreprise emploie aujourd'hui un millier de personnes. Elle a réalisé 223 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, dont 80% à l'export. Ses composants équipent le Rafale, des satellites d'observation, des missiles, des viseurs de blindés et des système anti-drones.

Le 2 juin 2026, à Veurey-Voroize, Lynred a par ailleurs inauguré une extension à 100 millions d'euros de son site, en présence de la DGA et du CEA. La surface de salles blanches, ces ateliers sans poussière indispensables à la fabrication des composants, passe de 4 000 à 8 000 mètres carrés. L'entreprise vise un doublement de sa production d'ici 2030. Elle annonce trois millions de détecteurs fabriqués entre 2026 et 2033, autant que depuis sa création.

Inauguration du nouveau « Campus de l'infrarouge » de Lynred le 2 juin 2026 à Veurey-Voroize. © Lynred 

Quand l'État entre au capital d'un atelier

La souveraineté se joue toutefois aussi sur des entreprises de trente personnes. En 2018, le ministère des Armées est entré, via son fonds Definvest, au capital de Fichou, une PME d'optique de haute précision fournisseur de la DGA. Montant investi : 500 000 euros. Objectif : éviter qu'un savoir-faire rare ne parte à l'étranger. Trois ans plus tard, Fichou a rejoint le groupe ligérien HEF, installé à Andrézieux-Bouthéon et détenu aux deux tiers par ses salariés, sauvant ainsi un pion de la souveraineté militaire française.

Ce maillage dispose également d'une base scientifique, à Saint-Étienne. Le laboratoire Hubert Curien y associe l'université Jean-Monnet, le CNRS et l'Institut d'optique. À côté, la plateforme Manutech USD aligne onze environnements de laser femtoseconde, des impulsions si brèves qu'elles découpent la matière sans la chauffer. Ces mêmes compétences servent le nucléaire : le 5 juin 2026, Orano, le CNRS et l'université ont ouvert un laboratoire commun consacré à la surveillance optique des installations atomiques, jusqu'à un dosimètre embarqué sur drone à La Hague.

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Une filière d'excellence hors des radars de l'État

Reste un paradoxe. Cette industrie stratégique ne sait pas se compter. Photonics France, la fédération du secteur, recensait 73 000 emplois dans sa cartographie de 2018, 84 000 en 2023, 90 000 début 2026. Ses besoins de recrutement varient, d'un communiqué à l'autre, entre 1 000 et 8 000 personnes par an. Faute de catégorie statistique dédiée, la photonique se mesure elle-même par enquêtes successives, sans référence publique opposable. Un vide troublant pour une industrie que l'Union européenne classe parmi les six technologies-clés du siècle. 

Le contraste avec ses voisines technologiques est net. Le 22 mai 2026, Emmanuel Macron annonçait un milliard d'euros supplémentaire pour le plan quantique. Il confirmait aussi la participation française à un projet européen sur les semi-conducteurs, doté de 550 millions d'euros. La photonique, en revanche, réclame toujours son plan national.

Les 9 et 10 novembre 2026, elle tiendra ses journées nationales à la Maison MINATEC, à Grenoble, et y répétera sa demande. Dans la Loire, la réponse du terrain a déjà commencé mais à petits pas. À la rentrée, le lycée Étienne-Mimard de Saint-Étienne ouvre une formation de huit places par an aux métiers de l'optique, conçue avec Thales, HEF, KNDS et Manutech.

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