Natalie Dessay : Comment s’affranchir de la technique pour laisser place à l’émotion ?
Nathalie Dessay est cantatrice, soprano spécialisée dans les rôles de colorature. En 2013, après des années de rigueur lyrique, elle tourne la page de l'opéra pour se réinventer en comédienne, se consacrant désormais au théâtre et explorant une nouvelle liberté d'interprète.
"J’aimerais ce matin vous raconter l’histoire d’une femme qui a atteint les 10 000 heures. Et largement ! Vous connaissez la théorie des 10 000 heures du psychologue Ericsson ? Selon cette théorie, rendue accessible au grand public par le journaliste Malcolm Gladwell dans son essai Les Prodiges, 10 000 heures de travail est le pallier au-delà duquel un musicien devient vraiment bon, devient un expert, et même un prodige, ayant atteint une telle maîtrise technique que l’émotion – l’émotion, et même la liberté – deviennent enfin possible.
Je vais donc vous raconter l’histoire de cette femme, l’histoire de cette prodige. C’est une chanteuse lyrique, une cantatrice. Peut-être qu’elle avait des dons, des facilités, mais qu’est-ce qu’elle a travaillé… Des heures et des heures de travail, d’exercices, d’entrainement, de répétitions. Elle a travaillé sa voix comme d’autres travaillent leur instrument. Pendant longtemps, lors des récitals ou des opéras, elle ne prenait pas vraiment de plaisir. Elle était demandée partout, elle était acclamée, elle parcourait le monde, elle maîtrisait, oh oui elle maîtrisait, mais toute à sa maîtrise, au cœur même de sa maîtrise, elle n’avait pas vraiment d’émotions. Elle était parfaite, compétente, ultra compétente même, mais malgré tout, malgré les heures et les houras, malgré le travail et la consécration, il lui manquait encore quelque chose : la liberté.
Et puis quelque chose a changé. Est-ce qu’elle a atteint ce fameux pallier des 10 000 heures ? Est-ce qu’elle a touché au fond d’elle-même une zone nouvelle ? Est-ce qu’elle s’est dit que, finalement, il y avait plus important dans la vie que l’opéra ? Difficile à dire, mais une chose est certaine : elle est devenue libre enfin, capable d’émotions jusqu’au cœur de sa maîtrise technique. Ce fut comme un envol, enfin la technique s’effaçait devant la grâce : mon Dieu, que de travail il a fallu pour effacer le travail ! Mais comment a-t-elle fait ? Sous quelles conditions la maîtrise technique peut-elle enfin se faire oublier, et conduire à la grâce, à la liberté ?
Pour en parler ce matin, j’ai la joie de recevoir une cantatrice, une chanteuse lyrique récompensée cinq fois aux Victoires de la musique classique. Peut-être que dans sa vie d’avant, elle a croisé cette femme et lui a confié son secret, cette histoire de 10 000 heures, de travail et de grâce. Il y a treize ans, elle a décidé de mettre un terme à son immense carrière de cantatrice pour se consacrer au théâtre et à la comédie musicale. Nathalie Dessay est avec nous ce matin sous le soleil de Platon et en sa compagnie, nous allons chercher à savoir à partir de quand le travail réussit – enfin – à effacer le travail."
Programmation musicale
- Natalie Dessay : Chanson de delphine
- Rosalia : Focu 'ranni