NOS JOURS HEUREUX. "C'est Noël avant l'heure" : entre trouvailles et retrouvailles, les plaisirs simples d'une journée dans un vide-greniers estival
Dans le tumulte des conversations et tentatives de marchandage ordinaires d'un vide-greniers, le groove de Saturday Night Fever résonne. Pour remonter à la source de cette mélodie grisante, il faut suivre la longue allée bordée de platanes du parc du château du Vast (Manche) et des stands installés depuis l'aube. Derrière l'un d'entre eux, Gilles apparaît enfin, et pousse le son de l'enceinte posée sur le capot de sa voiture. "C'est ici la discothèque de jour !" En ce samedi 15 août où l'air est moite, le sexagénaire recrée l'ambiance fiévreuse des clubs parisiens qu'il fréquentait à la fin des années 1970 : le Roméo Club, Le Palace, la Scala, ou encore la Main Jaune, "la fameuse boîte de nuit du film La Boum", énumère-t-il. Il est soudain interrompu.
– "C'est combien pour cette petite voiture ?
– Le prix ? Eh bien, il est affiché !"
Avec Gilles, le client n'est pas roi – le chaland peut même être éconduit sans ménagement. Les vide-greniers occupent pourtant une place importante dans les week-ends de ce faux grincheux aux allures de Droopy, et ce, depuis plus de trente ans. Celui du Vast est même devenu l'un de ses rendez-vous incontournables : "J'aime le cadre, avec le château, l'eau qui coule dans la cascade, la présence des oies… C'est apaisant", confie le retraité, laissant momentanément tomber son personnage de bougon.
Sarah aussi est une habituée des vide-greniers. "C'est déjà mon deuxième du mois d'août, recense la jeune femme, confortablement installée sur sa chaise pliante. "Je parle avec des gens, je profite du grand air, ça me fait du bien", explique-t-elle. Sans-emploi, elle se réjouit de rompre son isolement en cette belle journée d'été – mais aussi de poursuivre une véritable tradition familiale.
Le virus de la chine lui a été transmis par sa tante et son oncle, présents sur le stand d'à côté. "A 11 ans et demi, ils m'ont proposé pour la première fois de venir sur un vide-greniers parce que j'avais beaucoup de jouets qui traînaient. Je n'ai jamais arrêté de les accompagner depuis." Cette passionnée de l'univers manga y voit un moyen de mettre "des sous de côté" pour s'acheter un costume lui permettant d'incarner son personnage préféré. "J'aime aussi revendre mes jouets d'occasion à des petits qui ne pourraient pas les avoir neufs en magasin." Le constat est le même pour son demi-frère Mike, 18 ans, qui s'enthousiasme : "Ça nous éclate de faire ça !"
Mike accompagne pour la troisième fois sa demi-sœur à un vide-greniers.
Gilles a affiché le prix de vente sur la majorité de ses articles.
L'allée principale du château du Vast.
On trouve même des poupées flambant neuves.
Un enfant profite d'un bateau qu'il vient d'acheter avec son argent de poche.
A deux pas de la place de la fratrie, c'est aussi "l'éclate" sur l'emplacement d'Isabelle. Celle qui se décrit comme "une vraie marchande de tapis" aime dégoter "des objets que l'on ne voit pas ailleurs". Ustensiles arrivés tout droit des années 1970, bibelots sophistiqués... A l'image des allées foisonnantes décrites par Emile Zola dans Au Bonheur des dames, on retrouve sur son stand un éboulement de marchandises bon marché et d'occasions qui intriguent la clientèle. "C'est une affaire, il faut que ça parte !", lance la vendeuse aux passants.
"Je suis une dingo de vide-greniers : à chaque fois, je me dis qu'il faut que j'arrête, mais je n'arrête jamais !"
Isabelle, 60 ans
à franceinfo
Passionnée, Isabelle est avant tout une acheteuse régulière. "Je peux poser des dizaines de questions au vendeur pour connaître l'histoire d'un objet", poursuit celle qui a, dans son viseur, une chaise en bois de bonne facture exposée sur le stand en face du sien. Cette fidèle de l'émission de brocanteurs "Affaire conclue", diffusée sur France 2, a pris l'habitude, de retourner les objets à la recherche d'un poinçon, d'une signature ou de tout élément qui attesterait qu'elle tient une pépite.
En été, la Normande peut faire "jusqu'à trois vide-greniers sur la journée". "Quand je trouve une belle pièce, c'est encore mieux qu'au casino : c'est une drogue, je vous dis !"
Chez Isabelle, jamais avare de bons mots, cette passion est aussi devenue un mode de vie. "J'achète tout en seconde main, sauf mes culottes !" En plus de l'excitation provoquée par une trouvaille, la sexagénaire est animée par le besoin de s'éloigner de toute surconsommation. "On est en train de bousiller la planète", se désole-t-elle, soudainement secouée par une salve de sanglots.
Une préoccupation partagée par Angèle, 27 ans, qu'on peine à distinguer derrière la pile de jouets pour enfants qu'elle porte à bout de bras. "C'est Noël avant l'heure aujourd'hui !", pouffe la jeune femme. Elle vient d'acheter pour 150 euros de cadeaux pour les anniversaires et le Noël à venir de ses deux neveux de 4 et 5 ans. "Les enfants s'en fichent que ça soit d'occasion, ils ne voient pas la différence !"
Angèle quitte le château avec un château miniature.
Le vide-greniers regorge de figurines à collectionner.
Vivian et sa mère Estelle font l'inventaire des trouvailles.
La fumée des stands de grillades s'étend sur tout le domaine.
Ce n'est pas Vivian qui dira le contraire. Au milieu de l'allée principale, le petit garçon de 6 ans s'est arrêté pour présenter avec fierté son butin du jour : deux petites voitures, un tracteur miniature, une boîte remplie de pièces Plus-Plus à assembler, des cartes à collectionner… La chasse a été particulièrement fructueuse. "Je suis trop content !", souffle-t-il en dévoilant le contenu de la boîte à goûter rose qui transporte ses trésors.
Entre le barnum de vente de saucisse-frites qui dégage ses effluves à un kilomètre à la ronde et celui du collectionneur de cartes postales, Emmanuel, 46 ans, et Tristan, 14 ans, affichent une mine tout aussi réjouie. Le père et le fils sont venus profiter du vide-greniers pour partager un moment complice autour de leur passion commune pour Pokémon. "Je suis ce qu'on appelle un 'Pokédaron' : un père qui s'est pris au jeu pour accompagner son fiston, mais le vrai mordu, c'est Tristan", admet sans ego Emmanuel.
Depuis la fin de matinée, Emmanuel et Tristan cherchent, dans chaque petite boîte et classeur sur les étals, de nouvelles cartes à collectionner. Ils en profitent aussi pour "socialiser" : plusieurs autres participants de tournois Pokémon des environs, également désireux de compléter leur collection, se retrouvent au Vast, sans même s'être concertés. "En venant, on savait qu'on allait croiser les copains, c'est ce qui est sympa ici", fait valoir le "Pokédaron", au sourire presque aussi large que ceux des personnages de la franchise japonaise.
Le vide-greniers du 15 août au Vast attire chaque année plusieurs milliers de curieux. De quoi galvaniser Patrick, 68 ans, de son propre aveu "très bavard". "J'aime le monde, j'aime les gens !", clame-t-il sous le regard amusé de Gilbert, 67 ans, son ami et binôme pour la journée.
Comme les près de 250 exposants présents, les deux hommes se sont levés aux aurores ce matin, pour installer leur bric-à-brac avant que les premiers clients n'arrivent. "On est à la retraite, on aura le temps de dormir quand on sera dans le cercueil !", ironise Patrick. Les deux Normands se sont rencontrés il y a quatre décennies et mettent un point d'honneur à entretenir leur amitié : en plus de leurs randonnées faites ensemble tous les mardis et de la gestion commune du comité des fêtes local, les vide-greniers du secteur sont devenus leur point de rendez-vous. "Ensemble, on se marre bien, même quand il n'y a pas grand monde", confie Gilbert.
Des deux hommes, c'est lui qui vend le mieux – une différence de quelques euros dans le chiffre d'affaires suffisante pour faire naître une rivalité toute fraternelle. "Souvent, à la fin de la journée, lorsque l'on fait les comptes, il y en a un qui rit et un autre qui pleure", chambre le plus chanceux du duo.
Alors, pour amortir le prix de l'emplacement – environ 20 euros chacun –, la voiture de Patrick a été chargée d'objets en tous genres : des bouquins, des DVD, des outils déjà bien usés… "Je vends même les fèves de ma femme : absolument tout peut se vendre si les gens sont intéressés !" La recette fonctionne, puisque le petit bénéfice réalisé lors des derniers vide-greniers lui a permis de financer une partie de ses vacances d'été en camping-car.
"A un moment, on aura plus de matos à vendre et l'on ne rentrera plus dans nos frais. Alors, il faudra arrêter les vide-greniers", prédit Gilbert avec solennité. En attendant le clap de fin, les deux amis se sont tout de même donné rendez-vous au Vast le 15 août prochain, avec, en tête, ce mantra, martelé par Patrick : "Il faut profiter le plus possible de la vie tant qu'on le peut."
Crédits
Rédaction
Eloïse BartoliDéveloppement
Fabien StervinouDesign
Adèle ThomasPhotographie
Pauline GauerSupervision éditoriale
- Alice Galopin
- Violaine Domon
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